Kamloops et avalanches diverses

À peine émergée des plaines cotonneuses du mont Currie, sur lesquelles des bandeaux de brume encerclaient des arbres vermeils, un homme s’arrête sur la coulée et m’ouvre sa porte. Je m’assois quelque part entre les skis, les raquettes et les cartes géographiques, et nous entamons côte à côte la traversée de ces monstrueux pics qui strient le panorama et s’obscurcissent. Avant d’atteindre Lillooet, qui nous accueille au creux d’une vallée avec ses rares constructions et son air de fille des blés, nous complétons une route à la carrure particulièrement sauvage, qui allonge sa fine taille entre une falaise aux rocs tremblants et les splendeurs émeraude du lac Seton. Franchissant Kamloops au crépuscule,  nous nous attablons pieds nus chez les Japonais, avant de filer à l’hôtel, où deux énormes lits soulèvent leurs chaudes couvertures. Tout ce confort me sort par les yeux. Le gentilhomme, dont le nom est Tremblay mais qui ne parle pas un traître mot de français, hausse des épaules souriantes devant ma stupeur. « Money goes, money comes… Si ta main est abondante, sois généreux comme le dattier; si elle n’a rien à donner, soit un azad, ou homme libre, comme le cyprès. » Je remercie, mais conserve un problème avec cette phrase : l’argent en tant que tel n’est qu’une des nombreuses monnaies de ce monde. On n’a jamais « rien » à donner.

Kamloops est la ville la plus chaude du Canada, remplie de quelque 350 différents lacs, et d’une affluence éternellement jeune coiffée d’allures chevaleresques. Je passe les premiers jours chez un de ces cowboys, rencontré autour d’une tasse de café. Dans un élan de gentillesse, qui ne tarde naturellement pas à se dégonfler, il me tend son trousseau de clés et me confie son appartement, alors qu’il s’absente pour aller travailler à Vancouver. C’est seulement à son retour tracassé; au pas de la porte sur lequel il se ronge les doigts et admet n’être point parvenu à dormir, que je prend compte des guitares cachées, des armoires cadenassées, de la surveillance du voisin et, surtout, de notre immense erreur commune. Soudain très mal à l’aise, je me rappelle que ce n’est effectivement pas tous les jours qu’on remet tous nos biens entre des mains étrangères; qu’on héberge dans son nid un jeune oiseau aux plumes farfelues. C’est que de mon côté, l’extraordinaire commence à se faire coutumier… Pourtant, la magie prend fin à la seconde où je décèle une graine de contrainte; de malaise refoulé chez mon hôte : je suis là, sans que rien ne m’oblige à rester, dans le seul but du partage. Non du soutirement. C’est donc la main pleine d’excuses et de remerciements, malgré ses invitations polies à demeurer encore, que je passe au midi le cadre de ce regrettable malentendu.

Bondissant d’entre deux eaux, les monts Peter et Paul me présentent leur visage brun et granuleux, un énorme signe de paix étampé sur la joue. Je n’ai absolument rien de mieux à faire que de grimper à la racine des cheveux. Cela dit, je me rends aux premiers éboulis, j’enjambe une de ces barrières qui sont faites pour être enjambées, j’égare mon souffle sur une abrupte ascension et je retrouve le clair de mes pensées au sommet d’un barbouillis d’épines, reposant sous un soleil de plomb.

Une descente aussi exigeante que la montée me confirme l’intérêt de la réserve Kéwku Cucwell, qui me présente finalement son office, avant de me conduire au village.

Cherchant un endroit où passer la nuit, je suis mon instinct à l’aveuglette, qui s’en va fouiner dans les couleurs éclatantes d’un discret café, le Grinder’s. Foulards, perles, amples jupes et questions se retournent sur mes sacs. On m’introduit à une table. La conversation s’envole.

Kéwku Cucwell Park (réserve amérindienne)
Sagebrush Trail, Kamloops, BC

Grinder’s Organic Coffee Bar
705 Victoria Street
, Kamloops, BC
(250) 828-6155

Pemberton et l’Étable

« Fonce et ris. Tu te questionneras ensuite. »

Un bon matin je me lève, fourre dans mon sac la boîte de champignons que m’a offerte Laird, accompagnée d’un petit guide sur tous ceux qu’on peut trouver dans l’Ouest, comestibles. J’emprunte un canevas et des fusains, laisse sur la table à manger son portrait, auquel j’ai agrafé un bref mot de remerciement. J’ouvre la porte, à côté de laquelle traîne un amas de bouquins et de babioles desquelles j’ai dû me délester… Plus les jours passent, plus on prend compte de la futilité des objets auxquels on s’attache, et plus on souhaite voyager léger. Je referme la porte.

Au cours de la semaine, le soleil triomphal distribue ses rayons à une brume avare qui m’enveloppe, qui me porte. J’évolue sur le rail de chemin de fer, un train file à l’occasion, je me tasse dans la coulée. C’est d’un soupir presque soulagé que je m’éloigne de l’incessant vacarme de la ville, découvrant en sa bordure des nids rares et discrets. Alors que ceux qui peuvent se permettre Whistler sont surtout de riches engagés ou leurs jeunes couverts de chance, à Pemberton se tient tranquille une communauté majoritairement autochtone. Après les quelques casse-croûte,  dont le McDonald qui est encore parvenu à s’incruster… les maisonnées sont oscillantes, démunies. Leur fortune se condense à l’arrière du bois et de la tôle; dans ces larges enclos où des hennissements percent le silence.

Je m’approche de l’un d’eux, à pas de murmures. Des yeux ronds et chatoyants me fixent par-dessous des crinières robustes. Un ou deux poulains jouent entre les pattes brunes de leur mère, des mâles vigoureux s’impressionnent en moulinant leurs muscles. Je vais jusqu’aux bornes. Entre les bêtes d’écorce, un cheval de jais se dresse, tranquille. Son poil est court et parsemé de brindilles, une tache nacrée macule son dos. Nous nous inclinons. Je me laisse subjuguer par leur allure, attendrir par leur trot limité, avant d’aller cogner à la porte de l’écurie, d’où un bruit de scie s’échappe. Un homme à genoux sur des bûches tourne sa curiosité vers mon visage béat d’admiration. Salutations, excuses pour le dérangement, timide demande.

« Pourrais-je monter un de vos chevaux, Monsieur? Je me dispose d’abord à passer la brosse, et au nécessaire de l’étable, si jamais vous désirez une aide. »

Je lui assure de bien me débrouiller avec les bêtes, ce qui, détail, est encore un fait qui reste à découvrir…

Je passe l’après-midi à donner une toilette aux chevaux, à les nourrir, et à couper des bûches pour le feu du soir. L’homme et sa femme sont aimables, réservés, ne reçoivent guère souvent de visite.

« Reste à souper, me glisse Sarah, un pâté déjà chaud entre les mains. Demain tu pourras monter Majesty tout le temps que tu veux : j’ai bien vu qu’il était ton favori. »

Je reste à souper, à dormir; ils m’entretiennent sans déglutir des exploits de leurs protégés, et au lendemain me conduisent comme promis au cloître, où des crins noirs et soyeux m’attendent.

Au crépuscule, galopant sur la voie ferrée, une neuve information tombe dans ma petite poche de connaissances… Il paraît que je suis pas mal, avec les chevaux.

Pemberton Stables Inc.
7961 Pemberton Meadows Rd., Pemberton
604-894-6615

Note : Puisque les gens qui m’ont reçue n’ont pas fait de leur ranch un commerce en tant que tel, je vous joins ci-dessus une adresse où il est possible de monter cheval ou poney, seul, en amis, en famille.

Le Samaritain de Whistler

Descente en ski dans la poudreuse!

Descente en ski dans la poudreuse!

« Nous pourrions bâtir un immense centre de ski qui attirerait sur nos côtes les gens de tous les pays. »

Il y a quelques décennies, au creux de la vallée qui était alors sans électricité, et réputée davantage pour sa pêche que pour son potentiel sportif, l’idée demeurait pour la majorité dans la lignée des rêves impossibles. En 1966, pourtant, Franz Wilhelmsen s’amène sur les pentes, ses gigantissimes ambitions dans une main, une solide équipe dans l’autre. Aujourd’hui, Whistler Blackcomb est la référence maître sur laquelle toutes les autres stations d’Amérique du Nord s’appuient et mesurent leur succès.  Elle possède le plus haut sommet (1 600 m), le plus large territoire (28 km2) et le plus exorbitant nombre de visiteurs par saison qu’il fut donné de connaître. Aujourd’hui, avec ses joues roses et son air époustouflé, elle héberge les plus extrêmes disciplines, ski acrobatique comme escalade, une poussée de luge, une balafre de patin, et ce sont des drapeaux de toutes origines qui s’entrechoquent, sous son aube grandiose peinte de flammes.

En revenant lundi d’une excursion au Garibaldi Park, un espace somptueux et enchanteur où comme par hasard je croisai la toile de monsieur Richards, Maëlle et moi nous faisons interpeller sur la route, en pleine contemplation d’un rocher à l’architecture particulièrement complexe. Un jovial chauffeur de taxi s’offre à nous mener au centre-ville. Nous refusons.

« Pourquoi donc, avec ces sacs de deux tonnes!? »

– « Parce que c’est trop rapide. »

Plus tard dans le jour, sa voix généreuse et soudaine nous retombe dans l’oreille : il nous invite cette

fois à dîner, chez un fastueux restaurateur indien. Nous acceptons.

En plus de chauffer des voitures, notre Samaritain se révèle être bûcheron, alpiniste, marin et cultivateur de champignons… Son plus passionnant métier, auquel il se consacrera d’ailleurs ce soir-là, est pourtant de se rendre, en cas de conditions météorologiques inquiétantes, à la toute pointe du sommet de la Whistler Mountain, et d’y passer la nuit, afin d’administrer différents verdicts. Soit, la nonchalante Maëlle, qui eut la distraction de laisser au foyer sa panoplie de cartes d’identité, retourne à ses cartes, alors que j’emboîte le pas au Samaritain. Il me loue une paire de skis, me grimpe à bord d’un massif véhicule. Et je passe la nuit à répandre des rêves limpides sur d’astronomiques altitudes. Au matin, mes privilégiés de pieds sont les premiers à dévaler les pentes vierges, poudreuses à souhait, auxquelles j’ai accès jusqu’à leur fermeture.

Il s’appelle Laird et loge dans le fond des bois, dans une cabane qu’il a construite de ses mains. Depuis, il s’est autoproclamé «  chauffeur personnel de la raconteuse d’histoires aux jambes orgueilleuses », et m’héberge, en échange de mes services de cuisinière. C’est qu’il apprécie les bons repas, mais qu’avec ses multiples emplois ne trouve point le temps nécessaire à une convenable préparation. Verdict positif au sommet de l’estomac : il n’est toujours pas victime d’empoisonnement.

Je me trimballe donc, dans le cœur bruyant de ce célèbre centre, entre le marché et la forêt, ainsi qu’un studio de yoga aux accents pourpres et fabuleux, le Neoalpine, où j’ai réussi à me dénicher des classes gratuites, en permutation desquelles je voue un peu de mon temps à l’exécution de tâches diverses.

Suite à une autre de ces rencontres fructueuses qui ne semblent pas vouloir cesser leurs clins d’œil, j’ai également la fortune, avec mon ami cultivateur de champignons, de faire partie des spectateurs de l’épreuve de luge… Grâce à une paire de billets inutilisés que me remit le clin d’œil en question.

À la fin de cette semaine nouvelle, pliant un bagage abasourdi, c’est conséquemment étonnée et pleine de rire qu’on me trouve. Car  pauvre à l’os, je n’ai jamais tant pataugé dans le luxe.

Garibaldi Provincial Park
www.garibaldipark.com

Neoalpine Yoga
9a Alpha Lake Road, Whistler, BC
(604) 935-9642
www.yyoga.ca/our-centers/neoalpine

Tremplin sur la route

Je ne veux pas gaspiller mes jours à essayer de prolonger ma vie.
Je veux brûler tout mon temps.

J’ai décidé de reporter mon départ de quelques jours. Je dispose d’un certain plan et d’une bonne réserve d’idées, mais également d’une envie, celle de me laisser porter par l’instinct… Mieux vaut trop prévoir, afin de s’offrir davantage de liberté au moment de choisir. Mais mieux vaut aussi demeurer ouvert à toute éventualité, le cap tranquille sur la pulsion. Vancouver a autre chose à m’apporter? Soit, j’y tournoie encore un peu.

Après une longue méditation au temple bouddhiste, une soirée « micro-ouvert » au Café Deux Soleils, sur les planches duquel musiciens et slamers déchaînent des séries d’applaudissements depuis leur trompette insolente, j’ai vent d’un certain centre d’art dont l’existence est toute récente. Le Purple Thistle est un atelier en banlieue, qui offre gratuitement tous les effets nécessaires à la création (chambre noire et argile, poste de modification pour bicyclettes…), cela en seul échange du respect à l’égard du dit matériel. J’y confectionne une robe, une toile, et y rencontre Maëlle, une étudiante en design récemment revenue du Yukon, récemment tombée de l’exaltation. Elle m’invite à roupiller dans le douillet de chez elle. En déjeunant le matin suivant, elle écoute mes pérégrinations, me regarde plier bagage, je la vois qui trépigne. C’est comme ça : une fois parti, on devient incapable de revenir. Alors que je lui propose de me suivre, elle jette un paquet de réticences sur la table, il y a ci et ça, des obligations à nourrir l’Afrique. « Réponds à ce qui t’appelle, je lui dis. Rien ne t’oblige à partir, mais rien ne te cloue au sol, non plus. Les choses ne deviennent simples que lorsqu’on décide qu’elles le sont. » Elle ramasse l’essentiel.

Juste avant d’embarquer sur l’autoroute, nous passons à la Planète organique, une épicerie biologique qui lègue ses produits invendus à ceux-qui-veulent-bien-les-prendre, plutôt que de tout jeter, et d’ainsi gaspiller une tonne de victuailles encore excellentes. « Mes parents viennent toujours ici, m’informe-t-elle. On mange parfaitement, réduit les dépenses de moitié, et se transforme à chaque visite en gamins excités : personne ne sait ce qu’on va trouver! »

Pleines de fruits, de légumes, de noix et même de croustilles, nous voilà en funambule sur les murets de béton, fouettées par le passage en rafale des camionnettes. Sortir de Vancouver s’annonce cauchemardesque… Il y a trafic et sécurité absolument partout. Au crépuscule, épuisée de tourner en rond, de me cacher et d’escalader, je me dirige vers un officier en costume sur l’intersection. Personne n’aime être pris pour un imbécile. « Bonjour, Monsieur l’agent! […] Je me demandais comment sortir d’ici, pour aller sur le pouce sans que vous m’arrêtiez! » L’officier nous sourit, éclate d’un grand rire. Puis nous conduit jusqu’en dehors de la ville, avant de nous déposer sur un coin assez espacé de l’autoroute, et de nous saluer. « Ici on ne vous trouvera pas… Allez, bonne chance! » Nous atteignons Whistler dans la nuit.

Logeant ici et là, chez des gens rencontrés au hasard des festivités constantes, nous achevons la semaine remplies de joie, sur les pavés piétonniers du Whistler Village. En plus des fameuses pentes, sur lesquelles virevolte une poudre épaisse et brillante, excursions et forfaits en tous genres gonflent leurs atouts. Les Jeux jaillissent évidemment de chaque recoin; sur chaque écran, de talentueux musiciens performent à intervalles réguliers, et les terrasses débordent, soleil ou pas. Un parcours culturel a également été créé, avec guides à disposition. Il s’agit de 43 sites, cafés, spas et galeries conventionnelles, où plus de 60 artistes locaux exposent de véritables perles. Chez le paysagiste Mark Richards, qui  a développé une technique particulière mêlant photographie et peinture, mon souffle se coupe. J’observe longtemps ces bribes de la côte Ouest, qu’il a réussi à capter puis à partager avec une intensité si fidèle. Je m’arrête devant une toile bleue et froide : il y a là le mont Garibaldi, je ferme les yeux. Souris. Je sais que la route m’attend.

Purple Thistle Center
975 Vernon Drive, Vancouver, BC‎
(604) 255-2838

Mark Richards Gallery
124 – 4293 Mountain Square, Whistler, BC
(604) 932-1911

Vancouver, Monts au bout des Plaines

Des mouettes gourmandes étendent leur vol blanc et tranquille autour des mille tours vitrées qui forment Vancouver. Nous sommes un petit matin de février, et toute la fierté canadienne se dresse. Dans les quatre derniers jours, nous avons parcouru quatre provinces, sur quatre roues : 4 449 kilomètres d’interminables plaines, le sommeil lourd sur l’œil. Après que des communautés chétives et des habitations solitaires, surgissant d’entre les vallons discrets, eurent chaviré dans nos mémoires respectives, et après la traversée des fameuses capitales Winnipeg et Regina, et de la métropole Calgary, nous mettons le frein à l’autre bout du pays, là où il fait chaud, là où les mouettes hurlent.

La ville est magnifique. Bordée du Pacifique et de hauts monts au sommet desquels une neige se prélasse éternellement, elle est une hôte digne et généreuse pour les Jeux qui se préparent. En expansion sur le plan cinématographique, elle inclut le Stanley Park, la station de ski Cypress Mountain et de multiples incontournables pour les mordus de plein air. Une des premières villes à avoir adopté le système de transports électrique, elle présente des rues propres et vivantes, offrant la possibilité de s’y mouvoir de façon pratiquement écologique. Soit par ses longues pistes cyclables, soit par le SkyTrain, qui se démarque bruyamment avec ses itinéraires tout en souplesse.

Je l’emprunte dès le premier soir, pour aboutir sous l’arche de « Grandville Island », un coin minuscule et coloré de la carte. Après l’étang peuplé de canards, on arrive face à un immense clown, qui passe ses yeux ronds par la baie vitrée d’un magasin de jouets réservé aux enfants. Sur la gauche, une panoplie de délicieux restaurants lancent leurs écumes, le cabaret fanfaronne ses airs, et les joyeux commerçants du public market ouvrent leurs portes sur de frais produits. Sur la droite, une sorte de sphère lumineuse attire mon attention. Il s’agit du Cristal Jax, une caverne d’Ali Baba débordante de pierres précieuses, où il est possible de se documenter de médecine comme de remporter chez soi un concentré d’énergies.

Dans les jours qui suivent, je fais de brèves excursions maritimes, je découvre les installations mises sur pied dans le cadre des Olympiques et je vais prendre le café chez Finch, un élégant et abordable repère pour des délicatesses biologiques. Le tiers de la population étant d’origine chinoise, une variété de salons de thé est également à disposition de m’accueillir.

Cela ne prend guère de temps avant que je ne m’aperçoive du phénomène qui s’insinue ici : le climat demeurant assez chaud à longueur d’année, beaucoup de citoyens délaissent l’habitation pour déployer tours et chapeaux, qualifiant volontiers leur état de « campeur urbain » plutôt que de « sans-abri ». Dans Main Street, je fais la rencontre de Yann, qui m’apprend à jongler. Ce gitan dans l’âme a choisi de vivre de la chance et d’eau fraîche, traînant son baluchon où bon lui semble. Après un échange de rires et d’idées, j’accepte qu’il conduise le mien jusqu’à son secret refuge : un dessous de pont planté au cœur d’un parc, où un feu crépite à côté d’un écriteau en bois : Small house, Huge backyard. Une bande de musiciens content des légendes et grattent leurs guitares, nous saluant avec une tasse de chocolat. Nous chantons haut et discutons longtemps : est-il possible de diminuer l’orgueil, de demeurer fier même en acceptant l’aide?

À la fin de la semaine, j’y retourne accompagnée d’un photographe asiatique qui m’héberge. Complètement fasciné par le mode de vie de ces marginaux, il prend quelques clichés d’eux, avant de tous les inviter à son appartement. Nous célébrons, sous le feu des cinq anneaux, le sport comme l’art, la fraternité, la victoire d’être debout. Nous trinquons aussi à moi qui repars demain, vers les pentes où la majorité des athlètes performeront réellement : Whistler.

J’aimerais parler d’hôtels et de bons vins, mais voilà, je ne sais que dire le vrai : cette semaine, j’ai rencontré des mouettes, frivoles et affamées, qui picorent des miettes en léguant des plumes.

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