Archive mensuelle de février 2010

Le Samaritain de Whistler

Descente en ski dans la poudreuse!

Descente en ski dans la poudreuse!

 

« Nous pourrions bâtir un immense centre de ski qui attirerait sur nos côtes les gens de tous les pays. »

Il y a quelques décennies, au creux de la vallée qui était alors sans électricité, et réputée davantage pour sa pêche que pour son potentiel sportif, l’idée demeurait pour la majorité dans la lignée des rêves impossibles. En 1966, pourtant, Franz Wilhelmsen s’amène sur les pentes, ses gigantissimes ambitions dans une main, une solide équipe dans l’autre. Aujourd’hui, Whistler Blackcomb est la référence maître sur laquelle toutes les autres stations d’Amérique du Nord s’appuient et mesurent leur succès.  Elle possède le plus haut sommet (1 600 m), le plus large territoire (28 km2) et le plus exorbitant nombre de visiteurs par saison qu’il fut donné de connaître. Aujourd’hui, avec ses joues roses et son air époustouflé, elle héberge les plus extrêmes disciplines, ski acrobatique comme escalade, une poussée de luge, une balafre de patin, et ce sont des drapeaux de toutes origines qui s’entrechoquent, sous son aube grandiose peinte de flammes.

En revenant lundi d’une excursion au Garibaldi Park, un espace somptueux et enchanteur où comme par hasard je croisai la toile de monsieur Richards, Maëlle et moi nous faisons interpeller sur la route, en pleine contemplation d’un rocher à l’architecture particulièrement complexe. Un jovial chauffeur de taxi s’offre à nous mener au centre-ville. Nous refusons.

« Pourquoi donc, avec ces sacs de deux tonnes!? »

– « Parce que c’est trop rapide. »

Plus tard dans le jour, sa voix généreuse et soudaine nous retombe dans l’oreille : il nous invite cette

fois à dîner, chez un fastueux restaurateur indien. Nous acceptons.

En plus de chauffer des voitures, notre Samaritain se révèle être bûcheron, alpiniste, marin et cultivateur de champignons… Son plus passionnant métier, auquel il se consacrera d’ailleurs ce soir-là, est pourtant de se rendre, en cas de conditions météorologiques inquiétantes, à la toute pointe du sommet de la Whistler Mountain, et d’y passer la nuit, afin d’administrer différents verdicts. Soit, la nonchalante Maëlle, qui eut la distraction de laisser au foyer sa panoplie de cartes d’identité, retourne à ses cartes, alors que j’emboîte le pas au Samaritain. Il me loue une paire de skis, me grimpe à bord d’un massif véhicule. Et je passe la nuit à répandre des rêves limpides sur d’astronomiques altitudes. Au matin, mes privilégiés de pieds sont les premiers à dévaler les pentes vierges, poudreuses à souhait, auxquelles j’ai accès jusqu’à leur fermeture.

Il s’appelle Laird et loge dans le fond des bois, dans une cabane qu’il a construite de ses mains. Depuis, il s’est autoproclamé «  chauffeur personnel de la raconteuse d’histoires aux jambes orgueilleuses », et m’héberge, en échange de mes services de cuisinière. C’est qu’il apprécie les bons repas, mais qu’avec ses multiples emplois ne trouve point le temps nécessaire à une convenable préparation. Verdict positif au sommet de l’estomac : il n’est toujours pas victime d’empoisonnement.

Je me trimballe donc, dans le cœur bruyant de ce célèbre centre, entre le marché et la forêt, ainsi qu’un studio de yoga aux accents pourpres et fabuleux, le Neoalpine, où j’ai réussi à me dénicher des classes gratuites, en permutation desquelles je voue un peu de mon temps à l’exécution de tâches diverses.

Suite à une autre de ces rencontres fructueuses qui ne semblent pas vouloir cesser leurs clins d’œil, j’ai également la fortune, avec mon ami cultivateur de champignons, de faire partie des spectateurs de l’épreuve de luge… Grâce à une paire de billets inutilisés que me remit le clin d’œil en question.

À la fin de cette semaine nouvelle, pliant un bagage abasourdi, c’est conséquemment étonnée et pleine de rire qu’on me trouve. Car  pauvre à l’os, je n’ai jamais tant pataugé dans le luxe.

Garibaldi Provincial Park
www.garibaldipark.com

Neoalpine Yoga
9a Alpha Lake Road, Whistler, BC
(604) 935-9642
www.yyoga.ca/our-centers/neoalpine

Tremplin sur la route

Je ne veux pas gaspiller mes jours à essayer de prolonger ma vie.
Je veux brûler tout mon temps.

J’ai décidé de reporter mon départ de quelques jours. Je dispose d’un certain plan et d’une bonne réserve d’idées, mais également d’une envie, celle de me laisser porter par l’instinct… Mieux vaut trop prévoir, afin de s’offrir davantage de liberté au moment de choisir. Mais mieux vaut aussi demeurer ouvert à toute éventualité, le cap tranquille sur la pulsion. Vancouver a autre chose à m’apporter? Soit, j’y tournoie encore un peu.

Après une longue méditation au temple bouddhiste, une soirée « micro-ouvert » au Café Deux Soleils, sur les planches duquel musiciens et slamers déchaînent des séries d’applaudissements depuis leur trompette insolente, j’ai vent d’un certain centre d’art dont l’existence est toute récente. Le Purple Thistle est un atelier en banlieue, qui offre gratuitement tous les effets nécessaires à la création (chambre noire et argile, poste de modification pour bicyclettes…), cela en seul échange du respect à l’égard du dit matériel. J’y confectionne une robe, une toile, et y rencontre Maëlle, une étudiante en design récemment revenue du Yukon, récemment tombée de l’exaltation. Elle m’invite à roupiller dans le douillet de chez elle. En déjeunant le matin suivant, elle écoute mes pérégrinations, me regarde plier bagage, je la vois qui trépigne. C’est comme ça : une fois parti, on devient incapable de revenir. Alors que je lui propose de me suivre, elle jette un paquet de réticences sur la table, il y a ci et ça, des obligations à nourrir l’Afrique. « Réponds à ce qui t’appelle, je lui dis. Rien ne t’oblige à partir, mais rien ne te cloue au sol, non plus. Les choses ne deviennent simples que lorsqu’on décide qu’elles le sont. » Elle ramasse l’essentiel.

Juste avant d’embarquer sur l’autoroute, nous passons à la Planète organique, une épicerie biologique qui lègue ses produits invendus à ceux-qui-veulent-bien-les-prendre, plutôt que de tout jeter, et d’ainsi gaspiller une tonne de victuailles encore excellentes. « Mes parents viennent toujours ici, m’informe-t-elle. On mange parfaitement, réduit les dépenses de moitié, et se transforme à chaque visite en gamins excités : personne ne sait ce qu’on va trouver! »

Pleines de fruits, de légumes, de noix et même de croustilles, nous voilà en funambule sur les murets de béton, fouettées par le passage en rafale des camionnettes. Sortir de Vancouver s’annonce cauchemardesque… Il y a trafic et sécurité absolument partout. Au crépuscule, épuisée de tourner en rond, de me cacher et d’escalader, je me dirige vers un officier en costume sur l’intersection. Personne n’aime être pris pour un imbécile. « Bonjour, Monsieur l’agent! […] Je me demandais comment sortir d’ici, pour aller sur le pouce sans que vous m’arrêtiez! » L’officier nous sourit, éclate d’un grand rire. Puis nous conduit jusqu’en dehors de la ville, avant de nous déposer sur un coin assez espacé de l’autoroute, et de nous saluer. « Ici on ne vous trouvera pas… Allez, bonne chance! » Nous atteignons Whistler dans la nuit.

Logeant ici et là, chez des gens rencontrés au hasard des festivités constantes, nous achevons la semaine remplies de joie, sur les pavés piétonniers du Whistler Village. En plus des fameuses pentes, sur lesquelles virevolte une poudre épaisse et brillante, excursions et forfaits en tous genres gonflent leurs atouts. Les Jeux jaillissent évidemment de chaque recoin; sur chaque écran, de talentueux musiciens performent à intervalles réguliers, et les terrasses débordent, soleil ou pas. Un parcours culturel a également été créé, avec guides à disposition. Il s’agit de 43 sites, cafés, spas et galeries conventionnelles, où plus de 60 artistes locaux exposent de véritables perles. Chez le paysagiste Mark Richards, qui  a développé une technique particulière mêlant photographie et peinture, mon souffle se coupe. J’observe longtemps ces bribes de la côte Ouest, qu’il a réussi à capter puis à partager avec une intensité si fidèle. Je m’arrête devant une toile bleue et froide : il y a là le mont Garibaldi, je ferme les yeux. Souris. Je sais que la route m’attend.

Purple Thistle Center
975 Vernon Drive, Vancouver, BC‎
(604) 255-2838

Mark Richards Gallery
124 – 4293 Mountain Square, Whistler, BC
(604) 932-1911

Vancouver, Monts au bout des Plaines

Des mouettes gourmandes étendent leur vol blanc et tranquille autour des mille tours vitrées qui forment Vancouver. Nous sommes un petit matin de février, et toute la fierté canadienne se dresse. Dans les quatre derniers jours, nous avons parcouru quatre provinces, sur quatre roues : 4 449 kilomètres d’interminables plaines, le sommeil lourd sur l’œil. Après que des communautés chétives et des habitations solitaires, surgissant d’entre les vallons discrets, eurent chaviré dans nos mémoires respectives, et après la traversée des fameuses capitales Winnipeg et Regina, et de la métropole Calgary, nous mettons le frein à l’autre bout du pays, là où il fait chaud, là où les mouettes hurlent.

La ville est magnifique. Bordée du Pacifique et de hauts monts au sommet desquels une neige se prélasse éternellement, elle est une hôte digne et généreuse pour les Jeux qui se préparent. En expansion sur le plan cinématographique, elle inclut le Stanley Park, la station de ski Cypress Mountain et de multiples incontournables pour les mordus de plein air. Une des premières villes à avoir adopté le système de transports électrique, elle présente des rues propres et vivantes, offrant la possibilité de s’y mouvoir de façon pratiquement écologique. Soit par ses longues pistes cyclables, soit par le SkyTrain, qui se démarque bruyamment avec ses itinéraires tout en souplesse.

Je l’emprunte dès le premier soir, pour aboutir sous l’arche de « Grandville Island », un coin minuscule et coloré de la carte. Après l’étang peuplé de canards, on arrive face à un immense clown, qui passe ses yeux ronds par la baie vitrée d’un magasin de jouets réservé aux enfants. Sur la gauche, une panoplie de délicieux restaurants lancent leurs écumes, le cabaret fanfaronne ses airs, et les joyeux commerçants du public market ouvrent leurs portes sur de frais produits. Sur la droite, une sorte de sphère lumineuse attire mon attention. Il s’agit du Cristal Jax, une caverne d’Ali Baba débordante de pierres précieuses, où il est possible de se documenter de médecine comme de remporter chez soi un concentré d’énergies.

Dans les jours qui suivent, je fais de brèves excursions maritimes, je découvre les installations mises sur pied dans le cadre des Olympiques et je vais prendre le café chez Finch, un élégant et abordable repère pour des délicatesses biologiques. Le tiers de la population étant d’origine chinoise, une variété de salons de thé est également à disposition de m’accueillir.

Cela ne prend guère de temps avant que je ne m’aperçoive du phénomène qui s’insinue ici : le climat demeurant assez chaud à longueur d’année, beaucoup de citoyens délaissent l’habitation pour déployer tours et chapeaux, qualifiant volontiers leur état de « campeur urbain » plutôt que de « sans-abri ». Dans Main Street, je fais la rencontre de Yann, qui m’apprend à jongler. Ce gitan dans l’âme a choisi de vivre de la chance et d’eau fraîche, traînant son baluchon où bon lui semble. Après un échange de rires et d’idées, j’accepte qu’il conduise le mien jusqu’à son secret refuge : un dessous de pont planté au cœur d’un parc, où un feu crépite à côté d’un écriteau en bois : Small house, Huge backyard. Une bande de musiciens content des légendes et grattent leurs guitares, nous saluant avec une tasse de chocolat. Nous chantons haut et discutons longtemps : est-il possible de diminuer l’orgueil, de demeurer fier même en acceptant l’aide?

À la fin de la semaine, j’y retourne accompagnée d’un photographe asiatique qui m’héberge. Complètement fasciné par le mode de vie de ces marginaux, il prend quelques clichés d’eux, avant de tous les inviter à son appartement. Nous célébrons, sous le feu des cinq anneaux, le sport comme l’art, la fraternité, la victoire d’être debout. Nous trinquons aussi à moi qui repars demain, vers les pentes où la majorité des athlètes performeront réellement : Whistler.

J’aimerais parler d’hôtels et de bons vins, mais voilà, je ne sais que dire le vrai : cette semaine, j’ai rencontré des mouettes, frivoles et affamées, qui picorent des miettes en léguant des plumes.

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Ottawa, capitale sillonnée d’eaux

Le premier jour, on se demande pourquoi on est parti. Les suivants, on comprend qu’il faut absolument trouver une réponse, parce qu’il n’est plus question de faire marche arrière.

Ottawa est une ville majoritairement peuplée d’hommes d’affaires et d’étudiants, qui regorge de musées, de pubs disposés au lâcher-prise et d’universités spécialisées en sciences sociales. Capitale canadienne, elle est l’expérience de la culture, de l’histoire et de l’art. J’y arrive le 17 au soir, et pose mon sac chez une connaissance, qui ne tarde pas à me diriger vers ce que la ville à de mieux à offrir.

De mes nombreuses visites culturelles dans les musées, notamment au Musée canadien des civilisations, au Musée canadien de la guerre, au Musée de l’aviation du Canada, au Musée des sciences et de la technologie du Canada, au Musée canadien de la nature et au Musée de la monnaie, c’est sans contredit le Musée des beaux-arts du Canada qui retient le plus mon attention. Alors que j’ai la chance, en ce mois de janvier, d’assister à l’exposition multimédia de David Hoffos, j’apprends qu’il présente tout au long de l’année une collection d’œuvres nationales, ainsi que de sublimes expositions internationales.

Question de casser la croûte, c’est en demeurant dans un esprit créatif que j’ai découvert l’Atelier, à quinze minutes du centre-ville. Il s’agit d’une expérience sauvage de la cuisine d’avant-garde, en compagnie du chef Marc Lépine, qui nous reçoit sans véritable menu, mais bien avec une dégustation improvisée de huit services… Par contre, la réservation est nécessaire.

Au Parlement, situé dans un quartier urbain dont l’architecture est tout à fait magnifique, on offre à qui le veut un tour guidé des lieux, cela gratuitement. Lorsque j’aborde avec un autre visiteur la question séparatiste du Québec, on me sait gré d’un franc éclat de rire… « Ce serait dommage d’abord pour vous, et pour tout le monde », dit-il en souriant. You must share, instead of cutting-off and surprotect yourself…

Je passe ainsi mes journées, me trimballant d’un côté et de l’autre, souvent à pied, sur une glace festive… C’est qu’Ottawa est tout entière sillonnée par son ultime richesse naturelle, soit le fameux canal Rideau, site du patrimoine mondial de l’UNESCO. En hiver, l’eau gèle et se lisse pour former la plus longue patinoire au monde. Pour connaître l’histoire de sa construction, il est possible de passer par le Musée Bytown, adjacent aux écluses du canal.

NOTE : ne pas oublier les patins à glace.

Voilà les deux premières semaines d’écoulées… Sur cinq ans. Ce soir, à minuit tapant, je grimperai à bord du bus qui me mènera dans l’Ouest. Nous nous reverrons à Vancouver, tout droit dans le feu des Olympiques!

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À la recherche du Paradis perdu

« Viendras-tu avec nous, Étranger?
Ou resteras-tu au sol, Habitué? »  – Jean Leloup

Il y a de grands projets qui peuvent naître d’une toute petite idée. Au hasard d’un soir silencieux, d’un jour particulièrement lumineux, on se dit : tiens, je bouge.

À ce moment là on a encore deux choix. Soit on se résonne, soit on persévère.

J’ai choisi non seulement de laisser se dérouler le fil d’une envie, et d’accueillir le résultat, mais aussi de le lancer jusqu’à vous. Afin que nous vivions, tous, ce face-à-face inimaginable et pourtant solide qui s’annonce au bout de l’élan. Un tour du monde.

Cinq continents, cinq années. Trottinage élargi en direction des quatre points de la rose des vents. Et comme on mange un éléphant à la cuillère, cinq étapes.

1 : Traversée du pays d’origine – Remontée de l’Ouest canadien jusqu’en Alaska.

2 : Descente des Amériques à vélo

3 : De l’Océanie à l’Asie – Parcours oriental

4 : Exploration de l’Afrique

5 : Tourbillon européen

Ce blogue tiendra lieu, si nous voulons, autant de carnet de bord que de cahier d’exercices scolaires… On me remet, comme manuel d’instructions, rien de moins que le monde entier.

Vous suivrez sur ces pages le fruit d’une recherche.

Celle de la débrouillardise : comment voyager à coûts minimes, ou comment faire beaucoup avec peu?

Celle, évidemment, des expériences à ne pas manquer, des paysages inoubliables, des organismes bien articulés et des attraits de chaque endroit…

Mais je vous raconterai également ce qu’on ne recherche jamais : les rencontres.

Globalement, cela constitue la quête du Paradis perdu.

À mon avis, un Paradis complet n’est pas qu’un monde merveilleux; encore moins une échappatoire à notre propre situation. Il s’agit du pire comme du meilleur, l’un se nourrissant de l’autre pour constituer, finalement, l’Inconnu. C’est cette aptitude à se lancer dans le nouveau que je veux développer. Cette capacité à changer notre angle de vision; à capter le sensible, afin de se laisser, peu à peu, transformer par l’imperceptible. Le Paradis est une façon de vivre notre propre existence, et qu’il nous appartient de trouver.

Pour être honnête, ce que vous déroulerez sur ces pages, c’est cette petite chasse au trésor qui nous habite tous.