Tremplin sur la route

Je ne veux pas gaspiller mes jours à essayer de prolonger ma vie.
Je veux brûler tout mon temps.

J’ai décidé de reporter mon départ de quelques jours. Je dispose d’un certain plan et d’une bonne réserve d’idées, mais également d’une envie, celle de me laisser porter par l’instinct… Mieux vaut trop prévoir, afin de s’offrir davantage de liberté au moment de choisir. Mais mieux vaut aussi demeurer ouvert à toute éventualité, le cap tranquille sur la pulsion. Vancouver a autre chose à m’apporter? Soit, j’y tournoie encore un peu.

Après une longue méditation au temple bouddhiste, une soirée « micro-ouvert » au Café Deux Soleils, sur les planches duquel musiciens et slamers déchaînent des séries d’applaudissements depuis leur trompette insolente, j’ai vent d’un certain centre d’art dont l’existence est toute récente. Le Purple Thistle est un atelier en banlieue, qui offre gratuitement tous les effets nécessaires à la création (chambre noire et argile, poste de modification pour bicyclettes…), cela en seul échange du respect à l’égard du dit matériel. J’y confectionne une robe, une toile, et y rencontre Maëlle, une étudiante en design récemment revenue du Yukon, récemment tombée de l’exaltation. Elle m’invite à roupiller dans le douillet de chez elle. En déjeunant le matin suivant, elle écoute mes pérégrinations, me regarde plier bagage, je la vois qui trépigne. C’est comme ça : une fois parti, on devient incapable de revenir. Alors que je lui propose de me suivre, elle jette un paquet de réticences sur la table, il y a ci et ça, des obligations à nourrir l’Afrique. « Réponds à ce qui t’appelle, je lui dis. Rien ne t’oblige à partir, mais rien ne te cloue au sol, non plus. Les choses ne deviennent simples que lorsqu’on décide qu’elles le sont. » Elle ramasse l’essentiel.

Juste avant d’embarquer sur l’autoroute, nous passons à la Planète organique, une épicerie biologique qui lègue ses produits invendus à ceux-qui-veulent-bien-les-prendre, plutôt que de tout jeter, et d’ainsi gaspiller une tonne de victuailles encore excellentes. « Mes parents viennent toujours ici, m’informe-t-elle. On mange parfaitement, réduit les dépenses de moitié, et se transforme à chaque visite en gamins excités : personne ne sait ce qu’on va trouver! »

Pleines de fruits, de légumes, de noix et même de croustilles, nous voilà en funambule sur les murets de béton, fouettées par le passage en rafale des camionnettes. Sortir de Vancouver s’annonce cauchemardesque… Il y a trafic et sécurité absolument partout. Au crépuscule, épuisée de tourner en rond, de me cacher et d’escalader, je me dirige vers un officier en costume sur l’intersection. Personne n’aime être pris pour un imbécile. « Bonjour, Monsieur l’agent! […] Je me demandais comment sortir d’ici, pour aller sur le pouce sans que vous m’arrêtiez! » L’officier nous sourit, éclate d’un grand rire. Puis nous conduit jusqu’en dehors de la ville, avant de nous déposer sur un coin assez espacé de l’autoroute, et de nous saluer. « Ici on ne vous trouvera pas… Allez, bonne chance! » Nous atteignons Whistler dans la nuit.

Logeant ici et là, chez des gens rencontrés au hasard des festivités constantes, nous achevons la semaine remplies de joie, sur les pavés piétonniers du Whistler Village. En plus des fameuses pentes, sur lesquelles virevolte une poudre épaisse et brillante, excursions et forfaits en tous genres gonflent leurs atouts. Les Jeux jaillissent évidemment de chaque recoin; sur chaque écran, de talentueux musiciens performent à intervalles réguliers, et les terrasses débordent, soleil ou pas. Un parcours culturel a également été créé, avec guides à disposition. Il s’agit de 43 sites, cafés, spas et galeries conventionnelles, où plus de 60 artistes locaux exposent de véritables perles. Chez le paysagiste Mark Richards, qui  a développé une technique particulière mêlant photographie et peinture, mon souffle se coupe. J’observe longtemps ces bribes de la côte Ouest, qu’il a réussi à capter puis à partager avec une intensité si fidèle. Je m’arrête devant une toile bleue et froide : il y a là le mont Garibaldi, je ferme les yeux. Souris. Je sais que la route m’attend.

Purple Thistle Center
975 Vernon Drive, Vancouver, BC‎
(604) 255-2838

Mark Richards Gallery
124 – 4293 Mountain Square, Whistler, BC
(604) 932-1911

4 Réponses à “Tremplin sur la route”


  • Suis ton plan. Tu auras toujours le temps de revenir sur tes pas. Je t’aime.

  • J’ai mal au ventre d’excitation pour toi, belle Fra.
    Tu me manques, mais je ne te voudrais pas près de moi pour autant.. Tu m’apportes beaucoup plus quand je te sens aussi heureuse. Aventure. Je pense à toi très fort et toujours.

    xx
    Anne-So..

  • Génial cette façon que tu as d’écouter ton intuition… Et de faire entendre cette petite voix chez ceux qui t’entourent. C’est un régal de te lire, aussi :o )

  • Chère pitchoune,
    Je vois que tu t’amuses bien et que tu te débrouilles bien surtout. Et combien tu sais décrire tout ce qui t’entoure! Pour remercier les gens, tu as aussi tous les talents pour trouver ce qui peut plaire aux uns et aux autres: un échange de services,une chanson,un portrait,une peinture, quelques pas de danse,un poème ou un texte de ton cru, un extrait de pièce de théâtre…etc. Bravo! Je t’aime!

    Mich.

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