Archive mensuelle de mars 2010

L’Impatient Passage de Prince Rupert

How can you be lost, when you don’t know where you are going?

 

Bob Marley se nomme en vérité Issah. Il maîtrise sept langues, habite avec ses quatre enfants de différentes cabanes qu’il bâtit en d’aléatoires lieux, et vient d’Éthiopie. À 9 ans, il fuyait à pied son pays d’origine, conséquemment à la guerre. Il a quitté son entière famille, ses amis, ses repères, et est devenu autonome. Il a travaillé sans répit et voyagé sans papiers, avant d’aboutir sur cette large Amérique, d’y trouver quelque chose de l’appartenance, puis d’y planter ses clous. Chaque soir, revenant du bois épuisés, boueux et trempés, nous nous installons au sol et mangeons lentement, avec nos mains, entourés des gamins prodigieusement matures et paisibles. Je me glisse ensuite avec ceux-ci dans les couvertures éparses, pour écouter les récits de Baba, qu’il puise dans les vastes réserves de sa vie plutôt que dans les livres.

Jeudi, il m’étouffe dans ses bras en me bénissant de douces paroles. « Sur l’île, les gens se souviennent de chaque visage. Reviens dès que tu le souhaites. »

En patientant l’embarquement, j’étire un café noir sur la terrasse du Queen B’s, en compagnie de Monique, une Québécoise qui fume doublement depuis qu’elle a arrêté de fumer. Nous traînons nos yeux sur la chaîne de Sleeping Beauty, et sur le port, où un imposant navire tranquillement accoste.

L’aviron perce au matin les vagues de Prince Rupert. Je descends toute la journée d’un quai à l’autre, interrogeant chaque marin à propos de ses ultérieures destinations. Personne ne se rend en Alaska à ce temps-ci de l’année. Alors je reviens le lendemain. Et encore le jour suivant. Le vent s’essouffle violemment, la pluie déferle sans cesse, les trailles sont rares sur les rampes.

« Avez-vous connaissance de bateaux de pêche en partance pour le Nord, et sur lesquels je pourrais travailler brièvement en permutation d’une traversée?

–          Qu’est-ce que diable tu vas faire là-bas?

–          Ouvrir les yeux.

–          Ma pauvre petite… En bonne saison, tu pourrais effectivement dénicher ce genre de troc. Mais actuellement les seules villes effleurées par la flotte sont en bordure canadienne. Tu devrais solliciter l’Alaska Marine Highway.

–          Les premiers départs sont dans le creux d’avril.

–          Alors tu devras patienter! »

Ô misère, patienter…

C’est que j’ai un incendie qui m’accapare le pied, et des tripes pleines d’impulsions.

Tout en ne reposant point mes recherches, j’investis donc davantage de capital temporel dans l’intérêt de cette petite ville bien jolie quoique parsemée de gens désaxés; et des victimes de ceux-ci. J’aboutis de façon tout à fait impromptue dans une de ces maisons mises en place pour les recueillir.

Cheminent entre ces murs des femmes de tous âges, souffrant d’alcoolisme, de toxicomanie ou/et de manies diverses. Elles s’y réfugient délibérément et en cas d’urgence, détalant de leurs dépendances, lesquelles prennent le plus souvent la forme d’un homme violent. Elles viennent seules ou avec leurs enfants, parfois couvertes de bleus; parfois aussi pansant ceux de leurs protégés. Je me considère infiniment privilégiée de n’être ici qu’au nom de l’expérience. Je me plie avec compréhension à ce lot de règles qui ont leur nécessité : hier au soir, le mari d’une des résidantes s’est longuement démené à pénétrer l’immeuble, hurlant de rageuses calomnies, avant que la police enfin n’arrive.

Je suis ici en témoin, me questionnant sur ce qui sculpte notre vie différemment de celle d’un autre, me disant que je pourrais aussi bien être ici plutôt que sur la route; qu’elles pourraient bien être dehors, plutôt que captives de leurs choix tout embrouillés. Je suis ici avec l’amertume d’être un Passage propulsé par le hasard.

Queen B’s
3208 Wharf Street, Queen Charlotte, BC
(250) 559-4463‎

La Charlotte des Îles

Nous n’avons ni amis ni ennemis.

Nous n’avons que des enseignants.

Les bluesmen me déposent aux bornes de Quesnel, avec un harmonica et d’irrégulières brises matinales. Je dresse mon pouce, et déboule à Prince George au crépuscule.

Le premier conducteur, absolument convaincu de mon état de fugueuse, fait des nœuds dans ses décisions; hésite entre se mordre les doigts ou me conduire au poste de police. Je lui charrie la responsabilité dessus l’épaule en lui demandant de garer la voiture, lui assure que ma tête n’est point disponible sur une pinte de lait, puis continue à marcher en attendant mon second. Je partage avec celui-ci, qui est professeur au collège, quelques répliques coincées dans l’éternel débat sur l’éducation, que nous étirons entre les vitres embuées, puis sur les conforts nauséabonds de l’hôtel.

« Pourquoi as-tu quitté l’école?

– Parce qu’il fallait que je commence à apprendre. »

On nomme affectueusement Highway of tears le segment d’autoroute qui sépare Prince

George de Prince Rupert. Dans la dernière décennie, 25 jeunes filles y sont disparues, souvent voyageuses, toujours seules. C’est donc avec des yeux de prunes qu’on observe le passage, encore dans l’enceinte de la cité, de mon sac à dos, mes jupes, et de cette étiquette qui m’irrite le front, victime parfaite. Je me rends à la gare de bus : il y a une notable différence entre la témérité et la stupidité.

« Bonjour, j’ai 17 ans, je n’ai pas beaucoup d’argent, je veux me rendre à Prince Rupert, mais ne souhaite guère être assassinée par le tueur fou. Puis-je alors bénéficier d’un billet gratuit? » On me donne un billet gratuit.

Une fois arrivée, je décide de repartir. Mon doigt fige sur un lilliputien tas d’îles, qui disparaît presque complètement sous les indications de la carte. On lit « Queen Charlotte ». Et on saute dans le prochain bateau.

Le territoire, appartenant originairement à la tribu des Haidas, répartit ses 10 000 km2 sur plusieurs parcelles, les plus costaudes étant Graham et Moresby. Depuis la débarquée des colonisateurs, qui par leur peste dévastèrent 98% du peuple, les survivants luttent sévèrement… Pour développer la culture, répandre la langue et accroître le sang. On peut, actuellement, admirer le fruit de leur labeur au vaste musée Haida.

Au creux de fréquentes tempêtes, dispersés sur les courbes absolument voluptueuses et les enchantements trempés de la Charlotte, des habitants d’une gentillesse exceptionnelle m’accueillent, sans méfiances, ni indifférences. Je vais d’une famille à l’autre, voici de la visite, dont c’est le seul visage qui m’est encore inconnu, je dors chez un clone de Bob Marley qui m’emmène planter des arbres, une jardinière excentrique qui ne possède que le rire comme parole; je repose également à l’Alaska View Lodge : une magnifique auberge au bord de la mer, invitée par le patron québécois qui s’ennuyait, en basse saison, parmi les bons plats et le spa inutile… Je chasse et dors dans les bois, aère mon crâne coiffé d’une sorte de couronne.

Le joyau se rend sur la fine pointe de North Beach. Mes yeux se démesurent, submergés d’une extase bleue et urgente. Au bout de l’eau, une Alaska immaculée s’exclame. Je jette tous mes vêtements dans les mâchoires du sable, prends un élan. Puis vais percuter en courant ces vagues de glaces qui perforent ma peau.

Haida Heritage Center
2 Second Beach Road, Skidegate, Queen Charlotte Islands, BC
(250) 559-7885
www.haidaheritagecentre.com

Saveurs de Kamloops, ou Retour à l’Âge de Pierre

Gravitent dans l’hémisphère du Grinder’s une foule d’individus qui portent sur leurs lèvres une sorte d’appétit vorace pour l’existence. De ces curieux surgissent d’abord deux garçons aux gorges fleuries, qui me font partager la chambre de leur petit Sacha, bouquet d’énergie dont je m’occuperai occasionnellement. Dans le répit des comptines et du carré de sable, j’échange mon manteau à un des compères contre une pelure dont l’efficacité, une fois au nord, se montrera appréciable, puis je suis l’autre sur un terrain escarpé dont les diverses crevasses révèlent des pierres de hautes valeurs. La nature offre de meilleurs prix qu’en boutique… Ils me ramènent enfin à l’éternel Grind, où tous les jeudis des musiciens délirent.

Sur la scène je rencontre Ken, le vieux tatoueur à la carrure immense, qui greffera en souvenir une plume à mon cou, et sur la piste improvisée Shelsea, la danseuse du ventre au cerveau volcanique, qui me lègue Pushkin édition originale pour une de mes pierres… Alors que les micros exultent en salutations, un elfe brun s’amène avec des grains de café et des maracas, et nous invite à poursuivre nos rythmes et nos poésies dans son salon bondé d’instruments. Nous sommes quelque huit emballés à tyranniser l’entière nuit, de la tombée du rideau d’éden jusqu’aux pigeons piétinant l’aube. Toute tremblante, j’élève dans l’air des morceaux de textes, et des chansons françaises, sur lesquelles on s’évertue à composer.

Nous nous rencontrons de nouveau le lendemain, sur les tapis perses de Shelsea. Quelques adeptes profitent d’un cours alors que je prépare plus de 100 sushis, avocat-saumon-mangue-que veux-tu?, pour combler tous les estomacs. Entre deux sessions de Hula-Hoop, j’offre Pushkin à l’elfe, qui se régalera de phrases pendant que j’emprunterai son sofa.

Il s’avérera que mon hôte, lorsqu’il n’est pas occupé à s’épancher sur de bigarrés bouquins, suit dans un institut réputé ses cours en massothérapie et en réflexologie, disciplines pour lesquelles je me porterai volontiers cobaye, le temps venu des devoirs.

Les jours qui suivent sont parsemés d’endroits délicieux, et recouverts d’un prodigieux soleil. Après des pique-niques en montagne et des siestes sur le bord de la plage, j’entre au Zack’s, une boutique spécialisée en tout ce qui concerne le thé, puis chez Art We Are, une galerie d’artisans et de peintres locaux où l’on peut manger, prendre le café et déployer différents jeux de société.

C’est à ce dernier et fameux endroit que je trébuche sur Ken. Il m’emmène chevaucher sur les dunes, théorise sur la façon dont chacun de nous accueille la douleur, puis me présente aux membres de son groupe de blues, qui ont accompagné Vigneault et Charlebois, il y a de cela belle lurette… Je prends la route avec eux, alors qu’ils partent en tournée vers le nord. Et me voici contemplant les décadences du temps, les oreilles grondées par le minibus, et par des voix pleines d’histoires rauques.

Zack’s Coffees Teas & Gifts
377 Victoria Street, Kamloops, BC
(250) 374-6487

The Art We Are Artisan Market
201-322 Victoria Street, Kamloops, BC
(250) 828-7998

Kamloops et avalanches diverses

À peine émergée des plaines cotonneuses du mont Currie, sur lesquelles des bandeaux de brume encerclaient des arbres vermeils, un homme s’arrête sur la coulée et m’ouvre sa porte. Je m’assois quelque part entre les skis, les raquettes et les cartes géographiques, et nous entamons côte à côte la traversée de ces monstrueux pics qui strient le panorama et s’obscurcissent. Avant d’atteindre Lillooet, qui nous accueille au creux d’une vallée avec ses rares constructions et son air de fille des blés, nous complétons une route à la carrure particulièrement sauvage, qui allonge sa fine taille entre une falaise aux rocs tremblants et les splendeurs émeraude du lac Seton. Franchissant Kamloops au crépuscule,  nous nous attablons pieds nus chez les Japonais, avant de filer à l’hôtel, où deux énormes lits soulèvent leurs chaudes couvertures. Tout ce confort me sort par les yeux. Le gentilhomme, dont le nom est Tremblay mais qui ne parle pas un traître mot de français, hausse des épaules souriantes devant ma stupeur. « Money goes, money comes… Si ta main est abondante, sois généreux comme le dattier; si elle n’a rien à donner, soit un azad, ou homme libre, comme le cyprès. » Je remercie, mais conserve un problème avec cette phrase : l’argent en tant que tel n’est qu’une des nombreuses monnaies de ce monde. On n’a jamais « rien » à donner.

Kamloops est la ville la plus chaude du Canada, remplie de quelque 350 différents lacs, et d’une affluence éternellement jeune coiffée d’allures chevaleresques. Je passe les premiers jours chez un de ces cowboys, rencontré autour d’une tasse de café. Dans un élan de gentillesse, qui ne tarde naturellement pas à se dégonfler, il me tend son trousseau de clés et me confie son appartement, alors qu’il s’absente pour aller travailler à Vancouver. C’est seulement à son retour tracassé; au pas de la porte sur lequel il se ronge les doigts et admet n’être point parvenu à dormir, que je prend compte des guitares cachées, des armoires cadenassées, de la surveillance du voisin et, surtout, de notre immense erreur commune. Soudain très mal à l’aise, je me rappelle que ce n’est effectivement pas tous les jours qu’on remet tous nos biens entre des mains étrangères; qu’on héberge dans son nid un jeune oiseau aux plumes farfelues. C’est que de mon côté, l’extraordinaire commence à se faire coutumier… Pourtant, la magie prend fin à la seconde où je décèle une graine de contrainte; de malaise refoulé chez mon hôte : je suis là, sans que rien ne m’oblige à rester, dans le seul but du partage. Non du soutirement. C’est donc la main pleine d’excuses et de remerciements, malgré ses invitations polies à demeurer encore, que je passe au midi le cadre de ce regrettable malentendu.

Bondissant d’entre deux eaux, les monts Peter et Paul me présentent leur visage brun et granuleux, un énorme signe de paix étampé sur la joue. Je n’ai absolument rien de mieux à faire que de grimper à la racine des cheveux. Cela dit, je me rends aux premiers éboulis, j’enjambe une de ces barrières qui sont faites pour être enjambées, j’égare mon souffle sur une abrupte ascension et je retrouve le clair de mes pensées au sommet d’un barbouillis d’épines, reposant sous un soleil de plomb.

Une descente aussi exigeante que la montée me confirme l’intérêt de la réserve Kéwku Cucwell, qui me présente finalement son office, avant de me conduire au village.

Cherchant un endroit où passer la nuit, je suis mon instinct à l’aveuglette, qui s’en va fouiner dans les couleurs éclatantes d’un discret café, le Grinder’s. Foulards, perles, amples jupes et questions se retournent sur mes sacs. On m’introduit à une table. La conversation s’envole.

Kéwku Cucwell Park (réserve amérindienne)
Sagebrush Trail, Kamloops, BC

 

Grinder’s Organic Coffee Bar
705 Victoria Street
, Kamloops, BC
(250) 828-6155

Pemberton et l’Étable

« Fonce et ris. Tu te questionneras ensuite. »

Un bon matin je me lève, fourre dans mon sac la boîte de champignons que m’a offerte Laird, accompagnée d’un petit guide sur tous ceux qu’on peut trouver dans l’Ouest, comestibles. J’emprunte un canevas et des fusains, laisse sur la table à manger son portrait, auquel j’ai agrafé un bref mot de remerciement. J’ouvre la porte, à côté de laquelle traîne un amas de bouquins et de babioles desquelles j’ai dû me délester… Plus les jours passent, plus on prend compte de la futilité des objets auxquels on s’attache, et plus on souhaite voyager léger. Je referme la porte.

Au cours de la semaine, le soleil triomphal distribue ses rayons à une brume avare qui m’enveloppe, qui me porte. J’évolue sur le rail de chemin de fer, un train file à l’occasion, je me tasse dans la coulée. C’est d’un soupir presque soulagé que je m’éloigne de l’incessant vacarme de la ville, découvrant en sa bordure des nids rares et discrets. Alors que ceux qui peuvent se permettre Whistler sont surtout de riches engagés ou leurs jeunes couverts de chance, à Pemberton se tient tranquille une communauté majoritairement autochtone. Après les quelques casse-croûte,  dont le McDonald qui est encore parvenu à s’incruster… les maisonnées sont oscillantes, démunies. Leur fortune se condense à l’arrière du bois et de la tôle; dans ces larges enclos où des hennissements percent le silence.

Je m’approche de l’un d’eux, à pas de murmures. Des yeux ronds et chatoyants me fixent par-dessous des crinières robustes. Un ou deux poulains jouent entre les pattes brunes de leur mère, des mâles vigoureux s’impressionnent en moulinant leurs muscles. Je vais jusqu’aux bornes. Entre les bêtes d’écorce, un cheval de jais se dresse, tranquille. Son poil est court et parsemé de brindilles, une tache nacrée macule son dos. Nous nous inclinons. Je me laisse subjuguer par leur allure, attendrir par leur trot limité, avant d’aller cogner à la porte de l’écurie, d’où un bruit de scie s’échappe. Un homme à genoux sur des bûches tourne sa curiosité vers mon visage béat d’admiration. Salutations, excuses pour le dérangement, timide demande.

« Pourrais-je monter un de vos chevaux, Monsieur? Je me dispose d’abord à passer la brosse, et au nécessaire de l’étable, si jamais vous désirez une aide. »

Je lui assure de bien me débrouiller avec les bêtes, ce qui, détail, est encore un fait qui reste à découvrir…

Je passe l’après-midi à donner une toilette aux chevaux, à les nourrir, et à couper des bûches pour le feu du soir. L’homme et sa femme sont aimables, réservés, ne reçoivent guère souvent de visite.

« Reste à souper, me glisse Sarah, un pâté déjà chaud entre les mains. Demain tu pourras monter Majesty tout le temps que tu veux : j’ai bien vu qu’il était ton favori. »

Je reste à souper, à dormir; ils m’entretiennent sans déglutir des exploits de leurs protégés, et au lendemain me conduisent comme promis au cloître, où des crins noirs et soyeux m’attendent.

Au crépuscule, galopant sur la voie ferrée, une neuve information tombe dans ma petite poche de connaissances… Il paraît que je suis pas mal, avec les chevaux.

Pemberton Stables Inc.
7961 Pemberton Meadows Rd., Pemberton
604-894-6615

Note : Puisque les gens qui m’ont reçue n’ont pas fait de leur ranch un commerce en tant que tel, je vous joins ci-dessus une adresse où il est possible de monter cheval ou poney, seul, en amis, en famille.