Archive mensuelle de avril 2010

Ligne du Nord

Migrer : action créative visant à travailler les êtres en creux.

 

Il n’existe pas de migration sans mouvement, sans départ, sans séparation.

 

 

Les nuits du parc observent rapidement la température chuter. Étroitement enveloppé dans une superposition de différentes couvertures, mon corps investit la totalité de son énergie à réchauffer mes membres. Les extrémités durcissent et se frottent frénétiquement les unes contre les autres, des frémissements réguliers agitent le fœtus que persiste à former ma silhouette. Je passe un drap par-dessus ma tête et scelle toutes les ouvertures, en ne laissant passer l’air glacial que par un mince faisceau. Jusqu’au matin je souffle dans mon blindage de longues bouffées. Et par cette minutieuse réserve de chaleur, un petit peu de sommeil parvient à me traverser.

J’atteins Fairbanks dans la journée, hissée par une bande d’étudiants. Ceux-ci trouvent à peine le temps de m’introduire en classe de physique, et de me montrer leur musée, que je leur annonce mon bond prochain.

« Je vais à Prudhoe Bay.

– On ne peut pas.

– Je vais à Prudhoe Bay. »

Deuxième point le plus au nord de l’Alaska, ma destination conclut la seule route perçant l’immense terre de glace, et enregistre des records creusant les 60 au-dessous de zéro. Je complète les 10 heures de route nécessaires dans le corpulent camion d’un vieil homme, franchissant laborieusement le fleuve Yukon puis le cercle arctique, sur des pierres grossièrement jointes qui exigent toutes les prudences. L’accès du tronçon final n’étant pas autorisé au public, le conducteur freine dans le village précédent et soulève un épais matelas gisant dans la boîte. Je passe donc la frontière sous un matelas brutal, compressée par la secousse de chaque roue, puis émerge en douce sur la pointe du continent, dissimulée par un brouillard de cristaux frivoles, furtifs. Le camion démarre, me coinçant quelque part entre le baiser des horizons, dans une prodigieuse impasse où le son manifestement a oublié ses charges. Sur le revers des transparences, je commence à me mouvoir. Je cherche à tâtons la finale limite, longeant l’abîme et sa double clarté. Les blancheurs suprêmes gonflent l’ombre d’un tremblant espoir, et laissent paraître sur leurs tourbillons pointus l’empreinte d’un seul pied. Cette trace qui apprend à se taire.

Je porte sur mon front la moitié d’une crainte. Car alors que je crois planer, je perçois soudain la fracture d’un sol, par laquelle se mettent à glisser toutes mes réflexions… Les cristaux se dissipent et le pôle se déroule, interminable. L’océan éclate par les fissures de la banquise, qui encore mais misérablement soutient le poids des ours. À minuit, au bord de leur fourrure survivante, j’observe de loin les spectacles exaltés d’une palette qui m’était jusqu’ici demeurée inconnue. J’observe un jaune poussiéreux griffonner sur le pourpre étalé, et une lagune de rose se déverser lentement sur la candeur mêlée des bleus. Une volute d’extase triomphe le long de mon épine dorsale. Je suis sous le choc d’une épouvantable beauté.

Dans le cours littéraire de mes dernières années, je tombai de manière fortuite sur le récit d’un aventurier d’Alaska; un type qui décida de marcher les 800 miles établissant le fameux pipeline. Cette ligne, qui révolutionna littéralement les possibilités de travail, conduit le gaz à travers l’État entier, depuis Prudhoe Bay jusqu’à Valdez. Je plonge donc, cette fois vers le sud, et ne m’arrêterai qu’à deux reprises avant de fracasser les rives de Valdez.

La première en pleine nuit, alors que le chauffeur de retour nous fige dans la tranchée. « Fais ce que tu veux, il dit. Moi je dors. » Et de se mettre à ronfler. Il s’avère que j’avais à ce moment-là l’envie de quitter mon siège, de prendre plus loin une branche s’enfonçant dans la forêt, d’y marcher jusqu’à trouver refuge, de bâtir un feu et de roupiller autour des flammes. Je m’arrêtai enfin une seconde fois autour de la base militaire de Fort Greely, lorsqu’un passage du dit bouquin se matérialisa sous mes yeux… Celui rapportant un certain Schultz, chasseur nomade éperdu de sa contrée s’étant construit une cabane sur le bord du tuyau : « Je suis monté ici à quinze ans, sur le pouce avec mon frère. Et je n’ai plus été capable de repartir : elle m’a capturé, la sauvage… » Je songeai à ses paroles jusqu’au mile 0, sentant à chaque mètre comme des crochets me perforer la peau, toujours un peu plus profonds.

University of Alaska Museum
907 Yukon Drive, Fairbanks, Alaska
(907) 474-7505

White Mountains National Recreation Area

Par Trois Voix

Do one thing a day that scares you.

Amarré à la brune rengaine du port, un navire américain ouvre toute grande sa gueule et se délecte, immobile, de longues gorgées matinales. Les planches craquent sous le poids de ma hâte, un lichen émeraude glisse ses taches en travers de mon chemin. Je grimpe la massive bête, que rien ne peut plus empêcher de sourdre : ni les coulées ténébreuses ni les plus terribles tempêtes. Elle rugit encore un instant dans le clapotis nacré des eaux, puis extirpe son ancre des rocailles, voguant vers d’impassibles glaces.

La traversée couvre quatre jours. Nous pénétrons d’abord la côte, passant par Ketchikan et Petersburg, puis par Juneau, capitale d’or où l’on usa de se ruer, et siège de l’important glacier de Mendenhall. Nous effleurons l’île de Chichagof, longeons l’interminable forêt de la Tongass, nous déposons dans la baie de Yakutat. Enfin, sous l’œil hautain du mont St. Elias, nous nous élançons au cœur chaotique du golfe d’Alaska, propulsés bar des bourrasques furieuses qui nous arrachent toutes terres, tous jalons.

Sans trêve, les flots braillent et mugissent, roulant au loin leurs noirs parfums et leur frisson blême d’hystérie. Des vagues barbares nous portent dans l’air à plus de douze pieds, pour tout de suite nous échapper, ne nous laissant en legs qu’un immense et présomptueux fracas. Sur le pont, des bouillons sursautent, des flèches trempées attaquent les chairs. Il y a ici une petite lacune au niveau de l’Ennui. Il y a dans le déséquilibre marin quelque chose d’incomparablement serein.

Nos martyrs de corps finalement se rebalancent aux premières heures du jeudi, après l’exécution d’une série de recherches vaines et circulaires dans le détroit de Prince William, autour  d’un naufragé livide d’infortune.

Je m’éparpille d’abord sur la verte et « chaudasse » péninsule de Kenai, enhardie par la terre nouvelle et l’excessive berceuse des fleuves nordiques. Quelque 130 volcans s’y dressent, empiétant sur la traîne alaskienne, qui doucement grondent mon apparition. J’enrubanne ensuite deux jours entiers des particularités d’Anchorage, déposant bagages dans un atelier délicieusement bordélique et criblé de vives couleurs. Le peintre m’emmène dans un des restaurants qu’il a griffés, le Ginger, puis me laisse à mes plumes. Celles-ci s’émoustillent lorsque bien innocemment elles balayent un champ d’aviation, sur lequel quelques messieurs s’affairent. Le bec s’en mêle.

– Dites, monsieur, je peux piloter votre avion?

Il observe l’aimable climat et l’absolue sublimité du jour, hausse les épaules.

– Bah oui, pourquoi pas!? Allez, grimpe.

J’enfonce des écouteurs sur mon crâne et me cale pour une toute première fois dans le trône aérien, devant des dizaines de cadrans qui me fixent de leurs aiguilles confuses. Le volant qui caresse mes doigts a des textures extasiantes. Le confiant professeur me fournit quelques directives, nous décollons.

À travers des cumulus argentés et irascibles, l’horizon pâlit sous le souffle du zéphyr. Voler est sans contredit une des plus hautes joies que l’humain ne possède pas.

Je poursuis ma route par les murmures froissés du sol, martelant montagnes et vallées dont la veille j’ai pu lointainement témoigner. Je passe quelques villages endormis, d’irrésistibles forêts et de majestueuses chaînes, avant de bifurquer subitement et de m’enfoncer dans le Denali Park. Prospère d’une vie sauvage diversifiée et respectueusement préservée, laquelle est essentiellement composée de grizzlys, d’ours noirs, de caribous, d’élans, de loups ainsi que de poissons et de plusieurs espèces d’oiseaux, la réserve naturelle est surtout reconnue pour comprendre le mont McKinley, sommet dominant toute l’Amérique du Nord.

Je m’installe entre les arbres et les gelures du sol, près d’un cygne qui à l’oreille me siffle toutes sortes de divines promesses.

Ginger
425 West 5th Avenue, Anchorage, Alaska
(907) 929-3680

Land and Sea Aviation Alaska LLC
2400 East 5th Avenue #7, Anchorage, Alaska
(907) 274-2544
www.landandseaaviationalaska.com

 

 

Denali National Park and Preserve
(907) 683-2294
www.nps.gov/dena/index.htm

Cascades & Soubresauts Océaniques

Necessity is the mother of attraction.

 

Tu peux m’exténuer, je chuchote au Hasard avant de rouler dans les boues du sommeil. Tu peux sculpter des nœuds d’hystérie dans mes cheveux et des stries d’hébétude sur la peau de mon front. Tout ce que j’exige au seuil de ta gouverne, c’est que jamais tu ne cesses de me surprendre.

Je m’éveille sous les ardeurs de l’azur, dans le vacillant milieu d’une eau limpide gorgée d’îles et d’ombres majestueuses. J’accoste d’abord à Bella Bella, une réserve exclusivement indienne où parade en finesse une meute de loups, puis dans la nuit à Shearwater, une seconde réserve fort conviviale et définitivement plus accessible aux étrangers… Las de fatigue, le chauffeur de taxi nautique, lequel est supposé mener à terme mon expédition, me remet une clé de chambre et une heure matinale sur la paume avant de disparaître, bienheureux de pouvoir prendre ainsi des dispositions : je suis l’unique membre de l’équipage. Je me romps donc l’activité entre les murs de l’hôtel désert, cette fois sur une surface qui ne frémit point.

Une tonitruante série de coups assaille la porte, qui me tire des brumes.

– Ho, là! Il est deux heures passé celle qu’on avait fixée!

Je me défroisse posément et reprend mon sac.

– Ça vous embête?

– Moi, non… C’est plutôt pour les gens qui doivent vous attendre là-bas.

– Personne ne m’attend.

– Vous voulez dire… vous allez seulement… visiter?

– C’est ça.

Il m’observe quelques instants, derrière une particulière contorsion faciale.

– Mais il n’y a absolument rien, là-bas! Ni motels ni restaurants. Qu’un petit bar, où tu ne souhaites pas veiller, et une épicerie pittoresque, qui n’ouvre que lorsque son propriétaire pense à se réveiller, et qu’il n’est pas trop paresseux pour tenir derrière le comptoir…

– Parfait. Il y a des arbres et des sentiers?

– …C’est tout ce qu’il y a.

– Merveilleux.

Et nous décollons, faisant exploser sous la rame des éruptions baveuses, qui déferlent et se rabrouent longuement sur les vagues chimériques.

Ocean Falls, lauréate canadienne des averses, est un refuge minuscule, sorte de perfection pour qui recherche un peu de calme salé. Nous y sommes accueillis précocement, naviguant dans un étroit passage foisonnant d’oiseaux exsangues, de phoques, et des noires têtes de rorquals, jaillissant des croupes en expirant de hautes fontaines. Le chauffeur me dépose sur la berge, me confiant cette fois une journée plutôt qu’une heure.

La première voiture m’apercevant enfonce brusquement les freins. Les suivantes de même. On veut savoir ce que je suis bien venue « foutre dans ce trou », décidément hilare de l’absurdité d’un tel choix. Élan. On veut me dénicher un toit. Un tel me guide dans une école abandonnée, un autre sur les bancs crevés d’un bus. J’installe finalement mes quelques effets dans le menu voilier d’un vieil homme. Lorsque je ressors, c’est littéralement le village entier qui m’intercepte, accourant à l’annonce d’un visiteur. Moins de trente habitants, qui veulent m’inviter à dîner, me présenter leur demeure, leurs animaux; qui veulent savoir si je manque de quoi que ce soit, propose leur propre toit. Je remercie tous les aimables visages et accepte un dîner de fruits de mers locaux. Mais je resterai dans la coque du petit bateau, avec une réserve de chandelles et l’harmonica près des lèvres.

Les montagnes se penchent au-dessus du quai telles des nourricières au berceau. Elles ont de longs cheveux qui ruissèlent jusqu’à leurs hanches, des joues saillantes et mousseuses qui se maquillent avec des craies toutes pâles. À leurs pieds, je vais de porte en porte, d’un récit au suivant, et je creuse d’oblongues marches, en compagnie d’une yogi, au travers de verdoyants bois tapissés de fleurs jaunes et étranges.

Vendredi, le chauffeur amarre. Et alors que je me rends vers l’apogée de cette première partie du périple, je me vois submergée d’une envie de stagner. J’arrache les discrètes ficelles et pousse l’embarcation. Envoie une main gantée aux nourricières qui tranquillement se rembrunissent.

Hotel & Campground Area
68 Denny Island, Shearwater, BC
(250) 957-2666

 

Vagues de la Sunshine Coast

If you don’t stand for something, you’ll fall for everything.

 

Pour quelques mystifiées raisons, un lot de complications s’engorge dans la ville maritime qui me bloque fermement l’accès au nord. Suite à plusieurs tentatives de percées infructueuses, des soupirs me poussent en travers de la gorge et mes pieds se rebutent, crissent sur l’asphalte. Si près du but et figée sur place, parce qu’empêtrée dans les circonstances… J’en viens à extirper de l’attente et du port absolument vide une conclusion : un farfelu spectre a là-haut décidé que mon heure aux pôles n’est point venue, décrétant sans doute qu’une légère frustration dans l’humeur se montrera en bout de ligne plus profitable pour le caractère. Et indubitablement que. Autre avènement se trame.

Renversant mes contemplations sur les planches d’un quai, le farfelu envoie sur mes rails une jeune fille de mon allure, offrant à ses valves un tiède oxygène, et à sa main, une trêve de quête. J’assois près d’elle mon manque de conversation, accompagné d’un bouquet de coupures.

– « Garde-les, juge-t-elle, tu dois en avoir autant besoin que moi, pour voyager. »

J’épanouis le bouquet dans sa main crispée.

– « Ne t’inquiète pas : j’en ai trop plutôt que suffisamment pour le type de vagabondage que j’exerce… Et puis, si vraiment elle vient à manquer, je trouverai bien des moyens de la réinventer. »

Nous barbotons un peu, à propos d’ici, surtout à propos de là-bas, et de l’énigmatique Pourquoi on ne peut donc atteindre tout de suite ce qui crépite sur l’envie. Une fameuse phrase me revient dans le détour d’une ponctuation, entre l’adjectif et l’adverbe… Ce qui importe n’est pas la destination, mais le chemin parcouru pour arriver où que ce soit… Les salutations à peine entamées, une lourde myriade de mappemondes explosent de part et d’autre de mon crâne, toutes gribouillées de plans soudains.

On me dépose le lendemain, tard dans le soir, sur la douillette baie de Lund. La propriétaire de l’hôtel unique me boucle sous son aile, écoute mes indications approximatives, et me mène, au bout de deux heures et d’un sauvage labyrinthe d’allées abruptes, jusqu’à Eric. Jeune hippie à la tête bourrée de coquillages et de dorures, esquissé lors d’une randonnée whistlérienne.

Lorsque le clair étire ses effets, j’emboîte la routine aux coquillages, qui vont s’éveiller dans un auburn bol du Nancy’s, puis au Boardwalk Restaurant, dont le patron me remet un tablier moqueur. J’aide aux exécutions de l’ouverture, aux manipulations du balai, et lorsque l’excellente place se comble, je virevolte d’une table à l’autre, commandes et plats somptueux d’odeurs sur le disposé des mains. Une fois tout le monde dehors et ravi, on me questionne le récit, à savoir comment j’ai bien pu atterrir dans ce trou certes charmant, mais isolé et replet, parce qu’inaccessible par les routes. Alors je dis tout bref.

À propos de l’interne traversée de la côte Ouest, et de ses rutilantes merveilles. À propos du Grenville Channel, série de montagnes s’exhaussant jusqu’à 3500 pieds, puis de Namu, qui nous coince dans la coque par ses vents vagissants et despotiques. À propos aussi de Boat Bluff, qui s’annonce 20 milles à l’avance, éclaboussant ses vifs phares jusque sur la plus distraite obscurité. D’entre les alertes blanches, se dresse la noble menace des rocs, prête à fracasser. Et les coques, et le Doute. Je dis enfin à propos de l’île de Vancouver, paradisiaque de la moussante chevelure à la taille : j’ignore encore pour les jambes, car j’ai coupé pour parvenir ici aux reins, et je me réserve le reste pour plus tard, probablement au signal du farfelu.

 

J’expulse dès le lendemain, de cette sorte de perfection pour qui recherche un peu de calme salé.

Une eau tranquille verse à présent ses lentes coulées sur le front de Port Hardy. J’embarque de nouveau sur un de ces majestueux navires, voguant vers je ne sais où. Je ne veux pas savoir.

Mes destinations empruntent des formes qui ne s’expliquent guère, mais qui se suivent, et voilà tout.

Nancy’s Bakery
1451 101 Hwy, Lund, BC
(604) 483-4180

 

The Boardwalk Restaurant
9673 Longacre, Lund, BC
(604) 483-2201