Archive mensuelle de mai 2010

Itinéraire pluriel ou L’aisance d’un dard

The winds of change blow favourably
upon all who seek their direction

 

« La population du Nunavut est d’approximativement 32 183 sur une terre s’étendant de… » Je ferme d’un sec claquement le bouquin ouvert sur mes genoux. Les Inuits s’affairent dans la petite bibliothèque, traînant leurs gamins à travers les rayons. Je ne veux pas savoir combien, mais qui ils sont. Évidemment, je suis loin de déplorer la valeur des connaissances… Mais à l’instant où j’emprunte le ciel pour redescendre au sud, le commentaire me passe que rien ne vaut l’incarnation des pages. Il y a trop de lignes inertes, trop de directives, trop d’informations. Il devient en conséquence d’une difficulté grandiose de se trouver en réel état de surprise. À l’inverse de nos ancêtres, qui avaient tout à découvrir, nous devons tout perdre; tout désapprendre, avant de nous reconstruire une définition du voyage qui ait du sens. Qui vienne d’une découverte personnelle, et non d’un Tout cru déposé sur l’enregistreuse du palais.

Et d’abord il faut se débarrasser de tout poids futile, de toute contrainte harassante. Pour laisser place à l’intuition qui guide au valable savoir.

Ne voulant point remarcher mes pas, je tisse depuis Entreprise des sentiers lents mais non familiers. Une chair désireuse m’offre, au bord de la nuit, un toit auquel je préfère la sécurité du bois et le regard des étoiles. J’accompagne chacun de mes mouvements par la cloche de mes casseroles, élance bien haut mon répertoire chansonnier pour avertir la faune environnante de ma traversée. J’avance jusqu’à l’aube; et jusqu’au village suivant, ne rencontrant qu’un canin abandonné qui, après avoir filtré mes effluves sous sa stricte narine, décide de se souder à mes côtés. Lorsque je foule les dégels de Slave Lake, il est toujours là, retenant tout automobiliste de s’enrayer à mon pouce. Ne trouvant ni le moyen ni l’envie de le chasser, je continue simplement à pied pour la majorité du jour. Je ne cherche à accomplir aucun itinéraire précis. Je cherche à arrêter de chercher. Et à recevoir la Route dans un espace piétiné à sa mesure, afin qu’elle me crève fermement les yeux.

Je m’assoupis une heure ou deux sur la berge de l’imposant lac, laissant à mon amas d’ampoules le temps de recouvrer un peu de sa cuirasse. Lorsque sur elles je remets pression, le cabot a cédé son pelage à ma solitude. Je déploie une carte de la Colombie-Britannique sur l’herbe, cette province et sa générosité; ses richesses naturelles me manquent, j’étourdis chaînes, plateaux, rivières, et emploie la technique du dard. Mon doigt se plante au mille de Bella Coola.

Creusant le centre de la côte, la coquette ville maritime ponctue un long remblai fameusement escarpé, que l’on emprunte sur la droite de Williams Lake. Le tronçon se montre éblouissant et désertique, davantage peuplé par les chevaux sauvages que par les Indiens. Dernière cible canadienne des pavés, la région porte encore beaucoup de ces cowboys qui se déplaçaient sur pattes plutôt que sur roues. À deux reprises je fais trêve au Graham de Tatla Lake, un mi-chemin aux simples décors dans lesquels Darryl et Nancy me reçoivent.

La Colombie-Britannique à ceci de particulier – après le fait qu’elle s’admette irrémédiablement invasée par la souche brute, celle-ci persévérant même dans les confins urbains – qu’elle a le don de changer non seulement du tout au tout, mais aussi subitement. Reprenant l’autoroute principale, je traverse des montagnes encore saupoudrées de neige, le brûlant désert d’Ashcroft, puis les rocailleuses mines de Hope, avant d’aboutir sur les rivages de Vancouver. De cette retrouvaille, je me dirige en bateau vers une seconde : ma copine de la petite enfance qui, une fois les cours terminés, a décidé de venir me rejoindre sur la pointe de l’île. Peut-être réveillerons-nous des rêves de poussières en partageant des morceaux de Paradis.

The Graham Inn
Box 47, Tatla Lake, BC
1 877 408-2220

Tiède Inconnu

N’y a de limite que pour celui qui connaît mal les siennes

 Je mets toute la nuit pour abattre les quelques quinze miles qui me séparent de la prochaine jonction. Je m’affale dans l’humide rosée qui borde le Lower Arrow Lake, délicieusement clair et longiligne. C’est alors que je m’occupe à plier, renverser et redessiner mes cartes qu’un original personnage aborde, garant par un jovial vacarme sa motocyclette au dessus de mon regard rougi; mes paupières presque mauves. Il tient un corps fin et bourré d’énergie sur une jambe de bois, affiche un sourire immense sous un visage couvert de balafres, et me tend une poignée de noix cueillies à même le sol.
- Perdue?
- Tout à fait.
- En misère?
- Oh, non. […] Car perdue par choix.

 J’ai une cervelle de toupie. Boussole animée d’un rythme biscornu, j’ai l’hémisphère nord qui fréquemment me chavire et m’envoie darder d’intempériques courants. Je connais beaucoup de la tentation et rien de la satiété. Je tiens en équilibre bondissant d’un extrême à l’autre, avale les kilomètres par milliers comme s’il s’agissait de deux pas. Je trouve liberté en me disposant à l’écoute de cette invisible pulsion, et joies en m’appliquant le plus fidèlement possible à la suivre jusqu’au bout; jusqu’à ce qu’elle prenne dans le récit des teintes que je puisse non seulement imaginer, mais dont ensuite je puisse me souvenir.

- D’ où arrives-tu?
- De la route.
- Et où vas-tu?
- Vers ce que la terre a de mieux à offrir. […] Dîtes-moi : c’est joli, la vallée de l’Okaganan?
- Oh, très! Tu devrais définitivement aller lui consacrer ton temps.
- Je le ferai. Juste après avoir jeté un pied sur les provinces qui me demeurent étrangères.

Pourquoi refluer sur d’aussi longues distances alors qu’une suite appréciable patiente si près? Comme si les détours étaient nécessaires.

 Gael me fixe un casque sur le compas, me cède une place sur son étroit et flamboyant véhicule, et m’emporte à travers les plus raides vents sur la boucle entière des Kootenays. Fermement inclinée par les arrogants 80 livres de mon sac sous un dôme dépourvu de phénomènes troubles, j’endure muscles tendus et forces faiblissantes pour apprécier l’altitude des monts, la côte de l’interminable lac, et les puissantes pousses du Goat Provincial Park. Nous dégustons une trêve dans la charmante villa de Kaslo, sur un des sièges du Rosewood Cafe dont mon dos largement se réjouis. Il me tire jusqu’aux superbes de Revelstoke, et vrombit ses plus aimables révérences dans la tombée des courses.

 Quoi qu’hérissant sur de considérables étendues un tableau riche en paysages, l’Alberta à toutes les peines à me séduire. Demeurée sous l’ancien régime, quelque chose de froid calamistre sa façade, qui me glace davantage que la courtoise compagnie des ours polaires. J’y partage de rapides conversations, fréquemment sous le clin d’œil de Molière puisque de nombreux villages bilingues se dressent au nord de la maladroite. Et nul ne me dit apprécier son état.

- Pourquoi rester, alors?
- Parce que la vie est ce qu’elle est.
- Ah bon.

J’atteins Yellowknife par trois jours de trajet ininterrompu, à bord des lourds camions. Les routes de glace viennent de fondre et la faune s’éveille. Les vertes lumières du territoire dansent toujours dans un ciel qui peine à noircir. Aussitôt élancée dans cette petite capitale, qui par des amas de diamants consola les vains chercheurs d’or revenant penauds du Yukon, je me mets en recherche des centres d’aviation. Je déniche mes ressors en la silhouette d’un vieil homme bien pâle, auquel j’offre pour me joindre à sa famille un dixième de ce qu’exigent les compagnies régulières. Il accepte mes billets, pour l’entente d’un bond sans écho.

 C’est descendant d’un octet aérien que mon radicule se pose sur l’isolé sol de Cambridge Bay, Nunavut. Le petit tremble et affiche presque des élans satisfaits. La famille inuit dérange tous les flocons possibles pour déterrer leur secrète; leur traditionnelle vie. La banquise atteint là-haut de brûlantes températures.

The Rosewood Cafe
213 5 Street, Kaslo, BC
(250) 353-7673

Les Douze de Nelson

Great Spirit
Grant than I
May not criticize my neighbor
Until I have walk a mile in his moccasins

Sortant du vasque la tête ébouriffée d’un verdissant feuillage, j’entame le périple qui clora ma traversée des Kootenays. Plus j’abaisse l’altitude et plus l’atmosphère répand son baume confortable. Je rafle le sud du pays par une sereine foulé, perce un rivage de sapins de Douglas chargé d’orchidées afin d’espionner nos attenants. J’emprunte la courbe vallonnant les vues superbes de Creston pour redresser le cap randonnier.

L’entière région se montre d’une générosité exemplaire. Garnie de fruits qui, haussés par le miracle su sol printanier, bourgeonnent et fleurissent leurs variétés, elle demeure invasée d’aussi bellissime façon par une population  au vaillant souffle. Homme de cœur léger aux mains usées et fières, un premier agriculteur m’offre depuis son four une fraîche miche avant de m’élancer parmi les flocons persistants de la haute Kootenay Pass. Un second m’héberge sur sa propriété nouvelle de Salmo, sur laquelle il commence tout juste à semer graines et planter légumes… Quoi que le jeune travailleur ait la cheville droite rendue invalide suite à un bris récent, il n’accepte en rien de s’immobiliser sous les douleurs; de se plier à son rôle d’éclopé. Il m’entraîne effectivement en montagne, piétinant l’escalade sous d’acharnées béquilles, puis au monstrueux végétal dans lequel il bâti son nid futur et me permet de grimper.  Il coupe et empile les bûches pour le feu, prépare notre repas du soir et décrasse le bus où nous poserons nos hardiesses atrophiées. Au chant du coq, c’est accélérant d’un pied et freinant d’une main qu’il me conduit aux portes de Nelson.

On m’avait dit la cité lumineuse. On m’avait mentionné la particulière couleur et proclamé l’impressionnante créativité des habitants. Couffin d’une prestigieuse école de musique, de nombreux centres d’Hatha-yoga, cafés et boutiques d’artisans locaux, elle est également résidences de diverses originales communautés. Appréciant d’abord le grain ambré de l’Oso Negro, c’est par la suite rapidement que je fais connaissance de celle qui se démarque sans doute de la plus tranchante façon, entrant inopinément dans l’auberge où quotidiennement ils tiennent leur besogne.

The Preserved Seed hale ses bougies et ses odeurs ancestrales dans la discrétion d’un passage où

le bruit ne court guère. Absolument charmée par la construction toute de bois et l’ambiance inactuelle, je m’installe sur une calme terrasse bordant la plage, rapidement rejointe par un massif gaillard barbu. Celui-ci m’explique d’abord que les produits disponibles proviennent exclusivement de leur commun labeur, m’informe de leur mission religieuse. Se présentant enfin comme patriarche, il propose de m’emmener avec eux sur la ferme, où je pourrai chevaucher, apporter mon aide et recevoir l’incomparable privilège de l’apprentissage.

La liberté naissant de l’effort, je crois que c’est en s’organisant davantage qu’on arrive à moins travailler. J’ai la curiosité pointue face à ceux qui parviennent non seulement à se soustraire élégamment du système, mais surtout à entretenir une forme d’autarcie qui puisse être durable. J’éprouve en l’occurrence une solide admiration à l’égard de cette communauté que j’escorte volontiers, parce qu’au-delà de subvenir aux besoins de cinquante membres et de leurs invités, construisant les demeures, créant la totalité des vêtements et de leur riche nourriture, les Twelve Tribes arrivent à ce que rares d’entre nous appliquent véritablement : accorder ses actes de façon cohérente à ses idéaux. Toutefois, puisque l’absolu n’existe pas et que les édens sont éphémères, l’heureuse bande de bergers en vient vite à tourner au carnage.

Je me vois d’abord gré du manteau de l’indigente brebis égarée, puis me sens lavée d’une désagréable tentative d’illumination. On m’annonce que je fuis l’évidence de la Divine Vérité, que Dieu m’a envoyé entre leurs mains adoptives pour être urgemment sauvée de mon déracinement. Je prend part aux célébrations du Sabah, chante, danse et prie, écoute respectueusement les lectures de la bible et les morales contées aux gamins méticuleusement élevés, reçoit une femme envoyée pour me convaincre de les joindre. Lorsque celle-ci m’annonce une purification à l’horaire du lendemain, j’amasse prestement et silencieusement mes bagages, lisse le lit sans m’y étendre. Je laisse une brève lettre dans le cercle désert du rassemblement, et me volatilise, aux alentours de 3hrs du matin.

Montre-moi ce en quoi tu crois, mais ne me demande pas de renoncer à mes propres croyances sous le prétexte qu’elles soient fausses. Nous ne savons que notre ignorance. Nous n’avons que des espérances. Et quoi que celles-ci soient nécessaires, elles sont d’autant plus personnelles que relatives.

Je crois que le vrai voyageur, celui dont les périples sont faits d’extase, ne voyage pas pour fuir mais pour chercher.

Oso Negro
604 Ward Street, Nelson, BC
1(877) BEAN-GUY
www.osonegrocoffee.com

 

The Preserved Seed
202 Vernon Street, Nelson, BC
(250) 352-0325

NOTE: Tant qu’on y reste, The Preserved Seed est un merveilleux café parfaitement sécuritaire.

Astre d’Or

I would rather sing one wild song and burst my heart with it
Than live a thousand of years watching my digestion and being afraid of the wet

 

 En 1897, quelque 100 000 aventuriers de régions diverses ajustaient leurs apparats sur la vaillante selle de leurs squelettes, et se hâtaient vers les sols du Yukon, dans lesquels d’importantes sources d’or venaient tout juste d’être dénichées. La route majoritairement empruntée pour s’y rendre, parce que de loin la moins dispendieuse, fut le Chilkoot Trail, tronçon de 53 km débutant à Skagway, Alaska, et traversant les culminantes montagnes côtières jusqu’en Colombie-Britannique. L’ascension du col couvert de glace puis l’escarpement extrême de la White Pass, qui laissa choir dans sa tranchée l’agonisante totalité des chevaux, requirent aux mineurs d’incommensurables efforts, et une rage de poursuivre aussi puissante que l’acier. Les basses ambiances fendirent les corps de gerçures, le manque de vivres ne tarda point de les placer en état de malnutrition. Seulement 30 000 survécurent et atteignirent leur gloire.

C’est en foulant à mon tour le sentier que leurs fantômes me traversent. Je calque mes pas sur les leurs, tout est tellement plus facile en notre ère, je songe au courage de tout abandonner pour une quête; à celui nécessaire pour tracer une voie là où rien encore n’a été battu. Les lumières de Skagway s’allument dans mon dos, une épaisse couche de neige se gonfle déjà sur cette colline. Je devrai au matin trouver de quoi appliquer ces milles sans m’y enfoncer jusqu’à la taille.

D’un entremêlage de branches, d’un tressage d’écorce et de culbutes de cordes, je parviens à une acceptable fabrication de raquettes. Sur elles j’abats en une journée la distance restante, ne m’immobilisant que sur quelques fortes impressions montagneuses avant d’aboutir au lac Bennett, autour duquel je passerai la nuit prochaine. J’élève mon feu avec un bouquin de London, et m’allonge dans une rude crevasse. Je commence à trouver dans le froid comme des accoutumances; sorte de placide sympathie.

Je me rends à Whitehorse au lendemain, et c’est pour aussitôt en repartir. Ayant escaladé la paroi somptueuse du navire Klondike dans le simple but d’inspecter les jolies planches du pont, je déclenchai en effet tout un assourdissant système d’alarmes répandues à travers la ville. Ne sachant trop comment faire taire le vacarme, je m’enfuis bêtement.

C’est en empruntant l’Alaska Highway, qui fut construite suite à l’attaque de Pearl Harbor et dans l’objectif d’envoyer des ressources vers les hauts pays, que je traverse les sublimes irrégularités du Yukon, le nord de la Colombie, puis descends jusqu’en Alberta. La marche m’est douce, mais je complète majoritairement la route avec des camionneurs, qui ont l’avantage de couvrir de longues distances. Je flâne   à travers les Rocheuses du Jasper Park, observant la faune en famine, admirant le glacier Athabasca et les vifs turquoises du lac Louise… Pourtant je vois bientôt mes aises bousculées par une surabondance de curieux, et me dirige vers la plus proche sortie, par où je me déverse dans les Kootenays.

L’eau y est fraîche et claire, sans problème pour l’ingestion. Elle se répand en d’innombrables cours et bassins, trouve sa réputation spécialement dans ses hot springs, vasques naturellement bouillantes se formant dans les cavités d’anciens volcans…

Un gaillard freine à mon côté sa motocyclette et m’offre de me conduire à l’une d’elles. Nous formons pour les dizaines de milles à venir, sur d’abrupts chemins de gravier, un original couple. Portant une jambe de bois depuis son unique accident, il doit conduire l’engin défectueux par une sorte de contorsion où il utilise sa main pour tirer le gaz, et donc sa jambe pour conduire. À l’arrière, se démenant avec un sac trop lourd pour offrir quelque stabilité, une gamine sous un casque ballottant adopte une planche approximative en avalant de généreuses bouffées d’oxygène. Elle sent les roues scier la terre sous son crâne, le sac envieux de l’entraîner d’un côté ou de l’autre, ses muscles faiblir. Enfin le parcours s’achève, et la survie a comme des accents de blague.

Dans une auge spacieuse de laquelle des filaments gris écument, au milieu des plantes vigoureuses et d’une pluie timide, un banc d’humanoïdes aux chairs à nu se baigne. Doucement, elle retire un à un ses vêtements usés, et se plonge jusqu’à la tête dans cette sorte de paradis perdu. D’humides flammes lèchent sa peau jusqu’au déploiement des étoiles.

Chilkoot Trail National Historic Site of Canada
(888) 773-8888

http://www.pc.gc.ca/lhn-nhs/yt/chilkoot/activ/activ1a.aspx

Jasper National Park
(780) 852-6176
http://www.pc.gc.ca/eng/pn-np/ab/jasper/index.aspx