Astre d’Or

I would rather sing one wild song and burst my heart with it
Than live a thousand of years watching my digestion and being afraid of the wet

 

 En 1897, quelque 100 000 aventuriers de régions diverses ajustaient leurs apparats sur la vaillante selle de leurs squelettes, et se hâtaient vers les sols du Yukon, dans lesquels d’importantes sources d’or venaient tout juste d’être dénichées. La route majoritairement empruntée pour s’y rendre, parce que de loin la moins dispendieuse, fut le Chilkoot Trail, tronçon de 53 km débutant à Skagway, Alaska, et traversant les culminantes montagnes côtières jusqu’en Colombie-Britannique. L’ascension du col couvert de glace puis l’escarpement extrême de la White Pass, qui laissa choir dans sa tranchée l’agonisante totalité des chevaux, requirent aux mineurs d’incommensurables efforts, et une rage de poursuivre aussi puissante que l’acier. Les basses ambiances fendirent les corps de gerçures, le manque de vivres ne tarda point de les placer en état de malnutrition. Seulement 30 000 survécurent et atteignirent leur gloire.

C’est en foulant à mon tour le sentier que leurs fantômes me traversent. Je calque mes pas sur les leurs, tout est tellement plus facile en notre ère, je songe au courage de tout abandonner pour une quête; à celui nécessaire pour tracer une voie là où rien encore n’a été battu. Les lumières de Skagway s’allument dans mon dos, une épaisse couche de neige se gonfle déjà sur cette colline. Je devrai au matin trouver de quoi appliquer ces milles sans m’y enfoncer jusqu’à la taille.

D’un entremêlage de branches, d’un tressage d’écorce et de culbutes de cordes, je parviens à une acceptable fabrication de raquettes. Sur elles j’abats en une journée la distance restante, ne m’immobilisant que sur quelques fortes impressions montagneuses avant d’aboutir au lac Bennett, autour duquel je passerai la nuit prochaine. J’élève mon feu avec un bouquin de London, et m’allonge dans une rude crevasse. Je commence à trouver dans le froid comme des accoutumances; sorte de placide sympathie.

Je me rends à Whitehorse au lendemain, et c’est pour aussitôt en repartir. Ayant escaladé la paroi somptueuse du navire Klondike dans le simple but d’inspecter les jolies planches du pont, je déclenchai en effet tout un assourdissant système d’alarmes répandues à travers la ville. Ne sachant trop comment faire taire le vacarme, je m’enfuis bêtement.

C’est en empruntant l’Alaska Highway, qui fut construite suite à l’attaque de Pearl Harbor et dans l’objectif d’envoyer des ressources vers les hauts pays, que je traverse les sublimes irrégularités du Yukon, le nord de la Colombie, puis descends jusqu’en Alberta. La marche m’est douce, mais je complète majoritairement la route avec des camionneurs, qui ont l’avantage de couvrir de longues distances. Je flâne   à travers les Rocheuses du Jasper Park, observant la faune en famine, admirant le glacier Athabasca et les vifs turquoises du lac Louise… Pourtant je vois bientôt mes aises bousculées par une surabondance de curieux, et me dirige vers la plus proche sortie, par où je me déverse dans les Kootenays.

L’eau y est fraîche et claire, sans problème pour l’ingestion. Elle se répand en d’innombrables cours et bassins, trouve sa réputation spécialement dans ses hot springs, vasques naturellement bouillantes se formant dans les cavités d’anciens volcans…

Un gaillard freine à mon côté sa motocyclette et m’offre de me conduire à l’une d’elles. Nous formons pour les dizaines de milles à venir, sur d’abrupts chemins de gravier, un original couple. Portant une jambe de bois depuis son unique accident, il doit conduire l’engin défectueux par une sorte de contorsion où il utilise sa main pour tirer le gaz, et donc sa jambe pour conduire. À l’arrière, se démenant avec un sac trop lourd pour offrir quelque stabilité, une gamine sous un casque ballottant adopte une planche approximative en avalant de généreuses bouffées d’oxygène. Elle sent les roues scier la terre sous son crâne, le sac envieux de l’entraîner d’un côté ou de l’autre, ses muscles faiblir. Enfin le parcours s’achève, et la survie a comme des accents de blague.

Dans une auge spacieuse de laquelle des filaments gris écument, au milieu des plantes vigoureuses et d’une pluie timide, un banc d’humanoïdes aux chairs à nu se baigne. Doucement, elle retire un à un ses vêtements usés, et se plonge jusqu’à la tête dans cette sorte de paradis perdu. D’humides flammes lèchent sa peau jusqu’au déploiement des étoiles.

Chilkoot Trail National Historic Site of Canada
(888) 773-8888

http://www.pc.gc.ca/lhn-nhs/yt/chilkoot/activ/activ1a.aspx

Jasper National Park
(780) 852-6176
http://www.pc.gc.ca/eng/pn-np/ab/jasper/index.aspx

1 Réponse à “Astre d’Or”


Laisser un Commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.