
The winds of change blow favourably
upon all who seek their direction
« La population du Nunavut est d’approximativement 32 183 sur une terre s’étendant de… » Je ferme d’un sec claquement le bouquin ouvert sur mes genoux. Les Inuits s’affairent dans la petite bibliothèque, traînant leurs gamins à travers les rayons. Je ne veux pas savoir combien, mais qui ils sont. Évidemment, je suis loin de déplorer la valeur des connaissances… Mais à l’instant où j’emprunte le ciel pour redescendre au sud, le commentaire me passe que rien ne vaut l’incarnation des pages. Il y a trop de lignes inertes, trop de directives, trop d’informations. Il devient en conséquence d’une difficulté grandiose de se trouver en réel état de surprise. À l’inverse de nos ancêtres, qui avaient tout à découvrir, nous devons tout perdre; tout désapprendre, avant de nous reconstruire une définition du voyage qui ait du sens. Qui vienne d’une découverte personnelle, et non d’un Tout cru déposé sur l’enregistreuse du palais.
Et d’abord il faut se débarrasser de tout poids futile, de toute contrainte harassante. Pour laisser place à l’intuition qui guide au valable savoir.
Ne voulant point remarcher mes pas, je tisse depuis Entreprise des sentiers lents mais non familiers. Une chair désireuse m’offre, au bord de la nuit, un toit auquel je préfère la sécurité du bois et le regard des étoiles. J’accompagne chacun de mes mouvements par la cloche de mes casseroles, élance bien haut mon répertoire chansonnier pour avertir la faune environnante de ma traversée. J’avance jusqu’à l’aube; et jusqu’au village suivant, ne rencontrant qu’un canin abandonné qui, après avoir filtré mes effluves sous sa stricte narine, décide de se souder à mes côtés. Lorsque je foule les dégels de Slave Lake, il est toujours là, retenant tout automobiliste de s’enrayer à mon pouce. Ne trouvant ni le moyen ni l’envie de le chasser, je continue simplement à pied pour la majorité du jour. Je ne cherche à accomplir aucun itinéraire précis. Je cherche à arrêter de chercher. Et à recevoir la Route dans un espace piétiné à sa mesure, afin qu’elle me crève fermement les yeux.
Je m’assoupis une heure ou deux sur la berge de l’imposant lac, laissant à mon amas d’ampoules le temps de recouvrer un peu de sa cuirasse. Lorsque sur elles je remets pression, le cabot a cédé son pelage à ma solitude. Je déploie une carte de la Colombie-Britannique sur l’herbe, cette province et sa générosité; ses richesses naturelles me manquent, j’étourdis chaînes, plateaux, rivières, et emploie la technique du dard. Mon doigt se plante au mille de Bella Coola.
Creusant le centre de la côte, la coquette ville maritime ponctue un long remblai fameusement escarpé, que l’on emprunte sur la droite de Williams Lake. Le tronçon se montre éblouissant et désertique, davantage peuplé par les chevaux sauvages que par les Indiens. Dernière cible canadienne des pavés, la région porte encore beaucoup de ces cowboys qui se déplaçaient sur pattes plutôt que sur roues. À deux reprises je fais trêve au Graham de Tatla Lake, un mi-chemin aux simples décors dans lesquels Darryl et Nancy me reçoivent.
La Colombie-Britannique à ceci de particulier – après le fait qu’elle s’admette irrémédiablement invasée par la souche brute, celle-ci persévérant même dans les confins urbains – qu’elle a le don de changer non seulement du tout au tout, mais aussi subitement. Reprenant l’autoroute principale, je traverse des montagnes encore saupoudrées de neige, le brûlant désert d’Ashcroft, puis les rocailleuses mines de Hope, avant d’aboutir sur les rivages de Vancouver. De cette retrouvaille, je me dirige en bateau vers une seconde : ma copine de la petite enfance qui, une fois les cours terminés, a décidé de venir me rejoindre sur la pointe de l’île. Peut-être réveillerons-nous des rêves de poussières en partageant des morceaux de Paradis.
The Graham Inn
Box 47, Tatla Lake, BC
1 877 408-2220

Fra Loisel est une jeune fille de dix-sept ans originaire de Québec, menée depuis toujours par un puissant besoin d’écrire, et la soif des découvertes. Elle a choisi d’échanger ses études collégiales contre un autre mode d’instruction, qu’elle s’octroiera à coup de routes et de rencontres autour du monde pendant les cinq années à venir.
0 Réponses à “Itinéraire pluriel ou L’aisance d’un dard”