Archive mensuelle de juillet 2010

Celui qui pousse

 

La terre est sèche, le sol n’avale pas mes arbres,

et je m’en contrefiche.

Je vais imposer la vie avec cette main d’acier

qui demeure le seul pion sur lequel j’exerce un peu de pouvoir.

 

                D’un coin décimé de la forêt québécoise se dressent des campements rustiques et épurés, dans lesquels une cinquantaine de planteurs prennent un peu de repos avant de se relancer sur les champs. L’énergie dans le corps arrive en masse et en disparaît aussi brutalement, il faut s’allouer un traitement sévère et optimal pour tenir ce rythme de labeur archaïque, verser dans le sol de graines qui ne suffiront jamais à remplir ces énormes  cratères fauchés qui creusent le nord, de l’Abitibi-Témiscamingue aux dernières réserves amérindiennes. Ils se lèvent à trois heures, déboulent sur les terrains vers cinq, déjà sales. Ils endurent les muscles endoloris, les insectes avares, et le souffle tranché jusqu’à la fin des chaleurs, pour remplir ces poches qui si vite s’assèchent.

                Plusieurs adoptent cet emploi comme on s’incline vers le sable pou recevoir un bref coup de masse sur la tête. Ils acceptent de fournir une démesure d’efforts pour la période plus ou moins prolongée d’une saison, y concentrant toute l’ardeur humainement contenue pour dès l’automne se mériter ou alors une session d’étude, ou alors une pleine liberté de mouvement. Nombre d’entre eux consacrent ce temps à leurs divers projets personnels, s’exerçant à la peinture, photographie, bouclant d’épars montages cinématographiques, ou encore, voyageant. Martin, après trois années à pédaler le monde à l’horizontal, abattant toute la Russie sub-arctique, en a passé neuf à rédiger son périple. Il vient de fonder Les Bourlingueurs pour se publier de façon autodidacte; maison qui éditera également un autre planteur épris de vagabondage sévère, Alexis. Une première fois en solitaire, une seconde avec sa copine, celui-ci a marché la Chine. Stéphane plonge au creux des mers, majoritairement au nord de l’Australie… La précédente année fut investie en eaux japonaises. Philippe répand alternativement son portugais en terres sud-américaines et européennes, où il aime à s’installer et enfiler des perles de mois. Vincent s’est injecté dans les veines le noir sang de l’Inde, Christian s’est livré l’âme aux somptueuses danses Thaïlandaises. Tous se retrouvent à effréner leur circuit à l’orée du bois, observant hébétés, au bout des lilliputiens feuillus, l’entrelacement des racines qu’ils n’auront comme jamais.

                Je fais partie d’eux, me tenant sur les rangs avec ma pelle et mon envie de déjà repartir.

                C’est que je contemple cet amas d’or qui s’empile. Et qu’il m’apparaît tout à fait ridicule de croire qu’il puisse être nécessaire à la poursuite de mon périple. Car plus gravement que de le juger inutile, je le déclare nuisible : en voyageant sans capital monétaire, on est amené à puiser dans toutes nos ressources pour inventer de nouveaux moyens non seulement de survivre, mais aussi d’avancer. En voyageant avec, les facilités se montrent largement disponibles, l’effort est moindre, la zone de confort n’est pas suffisamment transcendée pour qu’opère un réel séisme.

–          Donc tu cherches à te donner du trouble?

–          Pas exactement. Je cherche à savoir comment vais-je bien parvenir à sortir du trouble.

–          Et s’il te garde?

–          Qu’il en soit ainsi. Du moins, je m’y serai confronté.

Bien sûr, on fournit une quantité considérable d’efforts dans l’optique où, avant de

partir, on se place la fougue dans un emploi pour enfin gagner la fameuse somme… Mais que veux-je davantage développer? La débrouillardise, l’imagination, ou ma capacité à m’incruster dans un cadre et exécuter à répétition une tâche banale?

                Pour l’instant, je me lève avant l’aube, je grimpe dans les mêmes camionnettes qui mènent à de semblables terrains, et jusqu’à épuisement, je plante des arbres. Je me dis qu’arriver à comprendre ce qui m’empêche de rester en place peu également être matière à un intéressant travail réflectif.

                Jusqu’à quelles proportions mes pieds enfleront-ils avant de défoncer les bottes?

La Bobine

The Universe is wider than our views of it

            Dans les carrefours du pays, les gens inspirent de lentes boucanes et se reposent, attendent timides l’éclat des carillons qui annoncent l’embarquement. Ils débouchent sur le voisin village ou osent froisser les familiarités, se retirant la coutume pour d’indéterminés séjours. Ils ont douze et soixante ans, portent la barbe hirsute et des joues fraîchement soignées, regardent le monde comme s’il avait tout à offrir, et comme si le plus fin engouement s’était lassé d’attendre des contes. Pourquoi monter, pourquoi ne pas? Tous se retiennent d’échanger des regards d’incertitude, tous s’appliquent à faire preuve d’un admirable contrôle. Le concours en est à déterminer qui détient la plus intrompable droiture. Mais enveloppant le total des exceptions, il n’y a que de communes situations. Et ici, quoi que tous entrechoquent leur réserve, tous aussi se questionnent beaucoup sur le sens de ce geste qu’ils auront à enfoncer sur la marche.

                Par la lucarne défile un double paysage. D’abord ce qu’il en est du ciel, puis délicatement juxtaposé, ce qu’il en fût. L’ombre du car s’allonge sur la plaine, et cette contemplation affaissée que j’applique à son égard ponctue la transition de l’ouverture. J’ai traversé cette première partie du projet par un lot acceptable de misère, qu’il ne fallait évincer pas plus qu’épaissir. J’ai retiré de ce vaste pays une indiscutable majorité de fruits, de graines et de fleurs souples plutôt que d’herbes  rases et vicieuses, probablement parce que c’est ce que je me suis concentrée à en appeler. Il est primordial en s’engageant dans ce type de voyage, – soit celui par lequel l’être promené se retrouve dans un optimal dénuement face aux lieux nouveaux, se voyant forcé d’abandonner tout convoitise de contrôle sur la situation pour s’investir dans la seule maîtrise de ses propres réactifs- non seulement d’oser proclamer mais d’aussi profondément croire au triomphe du nonchalant sur le fatal. Il faut annoncer à la route que là où d’autres ont bloqué, nous passerons, que de là où d’autres ne sont point reparus, nous reviendrons. Et si je m’attarde très peu sur les dangers encourus, les mesures à prévoir et les fastes relativités, ce n’est évidemment pas que ma conscience trouve à nier leur participation, mais que l’envie m’est particulièrement absente d’encourager leur spectre, qui déjà suffisamment gangrène la confiance et ampute le courage nécessaire au départ. Je ne parle ici pas du séjour préalablement chargé de barèmes, mais de l’action de se quitter soi-même. Les vitres ondulent. L’ambiance est fertile. Il est donc temps de ponctuer, non d’un point mais d’une virgule, qu’on plaque ralentie sur l’examen final avant de sauter au paragraphe, semestre suivant.

                Autour de la bobine s’épaississent peu à peu les films de fer. Le triomphe rural sur chaque coin de la Colombie, le mythique souffle du nord faisant hurler ses faux d’argent, les hauts rocs d’Alberta d’entre lesquels d’énormes marais fermentent, la prairie, étirant son ventre plat jusqu’au dernier de ses seuils, puis l’Ontario et ses lacs abondants, qui naissent l’un de l’autre et confondent leurs interminables sources. Plus on évolue vers l’Est et plus le pas humain s’empresse; plus celui des bêtes se raréfie. Les personnalités graduellement se tendent et s’intravertissent, rien de bien vilain, on ne fait qu’observer dans l’éloignement pacifique une légère contraction ambiante… Celle-ci, aux alentours de Saint-Boniface, Manitoba, se relâche temporairement, avant de resserrer sa tendresse pour clore la province. Dans les caves ontariennes déboulent toutes sortes de sérieuses gens mues par l’affolante rumeur des plans, qui glissent, sans broncher, des calmes demeures bourgeoises aux édifices dans lesquels tous l’avenir se trame.

Un Français me dit.

– Je viens seulement d’atterrir en Amérique,    après avoir fait un petit tour de chez moi… Encinq mois, j’ai visité l’entière France, l’Espagne, le Portugal, je suis remonté jusqu’en Angleterre, pour ensuite me tasser en Allemagne, en République Tchèque, en Autriche, en Suisse, et finalement compléter toute l’Italie.

– En cinq mois, je réponds, je n’ai vu qu’un peu de mon pays.

                Celui-ci est vaste, tranquille, et héberge généreusement la variété. La vie y est facile et pleine d’opportunités, suffit de cogner à de plus lointaines portes pour prendre compte de l’immense chance qui continue de nous faire tenir. Le sud mijote son lot de déboires, mais aussi de brillantes idées. Quant au nord existent des terres sans taches qui ne finiront pas de nous fasciner.

–          Quel endroit as-tu préféré?

–          La route.

–      Quelle force fut sujette au plus notable développement?

–      Ma vulnérabilité.

–          Si cela devait recommencer…

–          Il est tout à fait absurde de même songer à changer le passé. Chaque détail eut sa raison de survenir. Quant à l’acte du recommencement, sa place est dans chaque seconde : il n’est pas affaire de corriger l’erreur ni spécifiquement de répéter le Réussi, mais de réentreprendre sans cesse un travail d’amélioration.

–      Plus joli moment?

–      Atteinte de l’océan Arctique, après la traversée du pays qui hanta longuement mes chimères. Je croyais là m’être rendu au point le plus au nord possible, sans me douter qu’un mois ensuite je dînerais en compagnie d’une famille Inuit dans les îles du Nunavut. Je contemplais la banquise rayée de fissure, le soleil semblant à portée de main, je devinais l’imposante carrure des ours et écoutais, immobile, le chant des baleines qui perçaient le silence d’une seule question : que reste-t-il à faire, maintenant? ‘‘C’est simple, je répondis. Tout.’’

        En ce jour de juillet, je m’enfonce dans les territoires de la Baie James, pose mon sac sur un camp de plantations où je passerai quelques bouquins, et le même sentiment m’habite; la même réponse me vient.

        Pourtant l’impatience, l’urgence de consumer ont subtilement tranquillisé leur calcinant effet. Je vais sur le temps non moins avide, mais détachée de l’angoisse de se tromper : il n’y a ni bon ni mauvais chemin, il n’y a que celui qu’on trace. Et si instamment je m’applique à rendre le présent dense et magnifique, je ne vois pas pourquoi il n’en serait de même demain.