La Bobine

The Universe is wider than our views of it

            Dans les carrefours du pays, les gens inspirent de lentes boucanes et se reposent, attendent timides l’éclat des carillons qui annoncent l’embarquement. Ils débouchent sur le voisin village ou osent froisser les familiarités, se retirant la coutume pour d’indéterminés séjours. Ils ont douze et soixante ans, portent la barbe hirsute et des joues fraîchement soignées, regardent le monde comme s’il avait tout à offrir, et comme si le plus fin engouement s’était lassé d’attendre des contes. Pourquoi monter, pourquoi ne pas? Tous se retiennent d’échanger des regards d’incertitude, tous s’appliquent à faire preuve d’un admirable contrôle. Le concours en est à déterminer qui détient la plus intrompable droiture. Mais enveloppant le total des exceptions, il n’y a que de communes situations. Et ici, quoi que tous entrechoquent leur réserve, tous aussi se questionnent beaucoup sur le sens de ce geste qu’ils auront à enfoncer sur la marche.

                Par la lucarne défile un double paysage. D’abord ce qu’il en est du ciel, puis délicatement juxtaposé, ce qu’il en fût. L’ombre du car s’allonge sur la plaine, et cette contemplation affaissée que j’applique à son égard ponctue la transition de l’ouverture. J’ai traversé cette première partie du projet par un lot acceptable de misère, qu’il ne fallait évincer pas plus qu’épaissir. J’ai retiré de ce vaste pays une indiscutable majorité de fruits, de graines et de fleurs souples plutôt que d’herbes  rases et vicieuses, probablement parce que c’est ce que je me suis concentrée à en appeler. Il est primordial en s’engageant dans ce type de voyage, – soit celui par lequel l’être promené se retrouve dans un optimal dénuement face aux lieux nouveaux, se voyant forcé d’abandonner tout convoitise de contrôle sur la situation pour s’investir dans la seule maîtrise de ses propres réactifs- non seulement d’oser proclamer mais d’aussi profondément croire au triomphe du nonchalant sur le fatal. Il faut annoncer à la route que là où d’autres ont bloqué, nous passerons, que de là où d’autres ne sont point reparus, nous reviendrons. Et si je m’attarde très peu sur les dangers encourus, les mesures à prévoir et les fastes relativités, ce n’est évidemment pas que ma conscience trouve à nier leur participation, mais que l’envie m’est particulièrement absente d’encourager leur spectre, qui déjà suffisamment gangrène la confiance et ampute le courage nécessaire au départ. Je ne parle ici pas du séjour préalablement chargé de barèmes, mais de l’action de se quitter soi-même. Les vitres ondulent. L’ambiance est fertile. Il est donc temps de ponctuer, non d’un point mais d’une virgule, qu’on plaque ralentie sur l’examen final avant de sauter au paragraphe, semestre suivant.

                Autour de la bobine s’épaississent peu à peu les films de fer. Le triomphe rural sur chaque coin de la Colombie, le mythique souffle du nord faisant hurler ses faux d’argent, les hauts rocs d’Alberta d’entre lesquels d’énormes marais fermentent, la prairie, étirant son ventre plat jusqu’au dernier de ses seuils, puis l’Ontario et ses lacs abondants, qui naissent l’un de l’autre et confondent leurs interminables sources. Plus on évolue vers l’Est et plus le pas humain s’empresse; plus celui des bêtes se raréfie. Les personnalités graduellement se tendent et s’intravertissent, rien de bien vilain, on ne fait qu’observer dans l’éloignement pacifique une légère contraction ambiante… Celle-ci, aux alentours de Saint-Boniface, Manitoba, se relâche temporairement, avant de resserrer sa tendresse pour clore la province. Dans les caves ontariennes déboulent toutes sortes de sérieuses gens mues par l’affolante rumeur des plans, qui glissent, sans broncher, des calmes demeures bourgeoises aux édifices dans lesquels tous l’avenir se trame.

Un Français me dit.

– Je viens seulement d’atterrir en Amérique,    après avoir fait un petit tour de chez moi… Encinq mois, j’ai visité l’entière France, l’Espagne, le Portugal, je suis remonté jusqu’en Angleterre, pour ensuite me tasser en Allemagne, en République Tchèque, en Autriche, en Suisse, et finalement compléter toute l’Italie.

– En cinq mois, je réponds, je n’ai vu qu’un peu de mon pays.

                Celui-ci est vaste, tranquille, et héberge généreusement la variété. La vie y est facile et pleine d’opportunités, suffit de cogner à de plus lointaines portes pour prendre compte de l’immense chance qui continue de nous faire tenir. Le sud mijote son lot de déboires, mais aussi de brillantes idées. Quant au nord existent des terres sans taches qui ne finiront pas de nous fasciner.

–          Quel endroit as-tu préféré?

–          La route.

–      Quelle force fut sujette au plus notable développement?

–      Ma vulnérabilité.

–          Si cela devait recommencer…

–          Il est tout à fait absurde de même songer à changer le passé. Chaque détail eut sa raison de survenir. Quant à l’acte du recommencement, sa place est dans chaque seconde : il n’est pas affaire de corriger l’erreur ni spécifiquement de répéter le Réussi, mais de réentreprendre sans cesse un travail d’amélioration.

–      Plus joli moment?

–      Atteinte de l’océan Arctique, après la traversée du pays qui hanta longuement mes chimères. Je croyais là m’être rendu au point le plus au nord possible, sans me douter qu’un mois ensuite je dînerais en compagnie d’une famille Inuit dans les îles du Nunavut. Je contemplais la banquise rayée de fissure, le soleil semblant à portée de main, je devinais l’imposante carrure des ours et écoutais, immobile, le chant des baleines qui perçaient le silence d’une seule question : que reste-t-il à faire, maintenant? ‘‘C’est simple, je répondis. Tout.’’

        En ce jour de juillet, je m’enfonce dans les territoires de la Baie James, pose mon sac sur un camp de plantations où je passerai quelques bouquins, et le même sentiment m’habite; la même réponse me vient.

        Pourtant l’impatience, l’urgence de consumer ont subtilement tranquillisé leur calcinant effet. Je vais sur le temps non moins avide, mais détachée de l’angoisse de se tromper : il n’y a ni bon ni mauvais chemin, il n’y a que celui qu’on trace. Et si instamment je m’applique à rendre le présent dense et magnifique, je ne vois pas pourquoi il n’en serait de même demain.

4 Réponses à “La Bobine”


  • Jennifer Neault

    Je dis comme toi, il a que de communes situations, trop de gens qui ne regardent pas où ils mettent les pieds, ou encore de foncer dans quelqu’un et tous les deux de se tasser du même coté. Il faut que tu profites de touts ces paysages et des multiples opportunités qui s’offrent a toi car tu ne pourras peut –être pas les revivre deux fois. Je fais allusions à ta figure poétique des fleurs, Souvent, les gens dont tu t’es fait une idée tu ne peux la changer radicalement, car une première idée maitresse garde le jugement de perception. De plus, je suis d’accord avec toi de protester contre le monde et d, accepter simplement les dangers potentiels et de franchir les barrières jamais enfreintes. Je trouve intéressant que tu compare la vie avec un texte. C’est-à-dire de faire un point dans sa vie et de passer à autre chose (semestre suivant). Je te souhaite une bonne route remplie de surprises!

  • Salut Fra, il faut prendre une journée à la fois. Ça peut te paraitre difficile, mais tu dois continuer tant que ton cœur te le permettra. Je suis un peu comme toi, je m’attarde très peu sur les dangers encourus et aux détails, les mesures à prévoir et les fastes relativités, et comme toi ce n’est pas que ma conscience nie leur participation, mais que comme toi j’ai beaucoup de courage et je me dis dès le départ que si je dois mourir dans cette histoire sa arrivera peut importe si j’ai pris les mesures nécessaire ou non. Je considère que notre destin est déjà inscrit devant nous et l’action de se quitter soi-même ne fait que laisser le destin venir à nous plutôt que de le poursuivre. Ensuite, les gens qui ont presque fait le tour du monde me fâche, car comme toi je considère que la première des choses est de découvrir ton pays avant les autres et deuxièmement ces gens n’ ont pas prit la peine de connaitre vraiment là où ils visitent. Je veux dire les mœurs et les coutumes et pas simplement les attraits les plus visités.

  • Ha, chère Clown-l’intrépide-poète-amazone,
    tu sembles tirer de belles conclusions, ou préambules selon l’angle, de ton périple de l’Ouest. Je garde tes précieuses paroles qui couronne ce beau texte collé à mon coeur, et possiblement à mon frigo! En attendant de revoir ta belle bouille.

    Ton-tu-sais-qui-qui-t’aime
    XXX

  • Merci chère oiselle pour cette vaste rétrospective de ton périple dans l’ouest. Tu me sembles déjà prête à relever d’au-
    tres défis après celui de cette deuxième saison de plantations.

    Nous avons hâte de te retrouver pour un repos bien mérité avant
    un second départ.
    Je t’embrasse,
    Mich.

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