Celui qui pousse

 

La terre est sèche, le sol n’avale pas mes arbres,

et je m’en contrefiche.

Je vais imposer la vie avec cette main d’acier

qui demeure le seul pion sur lequel j’exerce un peu de pouvoir.

 

                D’un coin décimé de la forêt québécoise se dressent des campements rustiques et épurés, dans lesquels une cinquantaine de planteurs prennent un peu de repos avant de se relancer sur les champs. L’énergie dans le corps arrive en masse et en disparaît aussi brutalement, il faut s’allouer un traitement sévère et optimal pour tenir ce rythme de labeur archaïque, verser dans le sol de graines qui ne suffiront jamais à remplir ces énormes  cratères fauchés qui creusent le nord, de l’Abitibi-Témiscamingue aux dernières réserves amérindiennes. Ils se lèvent à trois heures, déboulent sur les terrains vers cinq, déjà sales. Ils endurent les muscles endoloris, les insectes avares, et le souffle tranché jusqu’à la fin des chaleurs, pour remplir ces poches qui si vite s’assèchent.

                Plusieurs adoptent cet emploi comme on s’incline vers le sable pou recevoir un bref coup de masse sur la tête. Ils acceptent de fournir une démesure d’efforts pour la période plus ou moins prolongée d’une saison, y concentrant toute l’ardeur humainement contenue pour dès l’automne se mériter ou alors une session d’étude, ou alors une pleine liberté de mouvement. Nombre d’entre eux consacrent ce temps à leurs divers projets personnels, s’exerçant à la peinture, photographie, bouclant d’épars montages cinématographiques, ou encore, voyageant. Martin, après trois années à pédaler le monde à l’horizontal, abattant toute la Russie sub-arctique, en a passé neuf à rédiger son périple. Il vient de fonder Les Bourlingueurs pour se publier de façon autodidacte; maison qui éditera également un autre planteur épris de vagabondage sévère, Alexis. Une première fois en solitaire, une seconde avec sa copine, celui-ci a marché la Chine. Stéphane plonge au creux des mers, majoritairement au nord de l’Australie… La précédente année fut investie en eaux japonaises. Philippe répand alternativement son portugais en terres sud-américaines et européennes, où il aime à s’installer et enfiler des perles de mois. Vincent s’est injecté dans les veines le noir sang de l’Inde, Christian s’est livré l’âme aux somptueuses danses Thaïlandaises. Tous se retrouvent à effréner leur circuit à l’orée du bois, observant hébétés, au bout des lilliputiens feuillus, l’entrelacement des racines qu’ils n’auront comme jamais.

                Je fais partie d’eux, me tenant sur les rangs avec ma pelle et mon envie de déjà repartir.

                C’est que je contemple cet amas d’or qui s’empile. Et qu’il m’apparaît tout à fait ridicule de croire qu’il puisse être nécessaire à la poursuite de mon périple. Car plus gravement que de le juger inutile, je le déclare nuisible : en voyageant sans capital monétaire, on est amené à puiser dans toutes nos ressources pour inventer de nouveaux moyens non seulement de survivre, mais aussi d’avancer. En voyageant avec, les facilités se montrent largement disponibles, l’effort est moindre, la zone de confort n’est pas suffisamment transcendée pour qu’opère un réel séisme.

–          Donc tu cherches à te donner du trouble?

–          Pas exactement. Je cherche à savoir comment vais-je bien parvenir à sortir du trouble.

–          Et s’il te garde?

–          Qu’il en soit ainsi. Du moins, je m’y serai confronté.

Bien sûr, on fournit une quantité considérable d’efforts dans l’optique où, avant de

partir, on se place la fougue dans un emploi pour enfin gagner la fameuse somme… Mais que veux-je davantage développer? La débrouillardise, l’imagination, ou ma capacité à m’incruster dans un cadre et exécuter à répétition une tâche banale?

                Pour l’instant, je me lève avant l’aube, je grimpe dans les mêmes camionnettes qui mènent à de semblables terrains, et jusqu’à épuisement, je plante des arbres. Je me dis qu’arriver à comprendre ce qui m’empêche de rester en place peu également être matière à un intéressant travail réflectif.

                Jusqu’à quelles proportions mes pieds enfleront-ils avant de défoncer les bottes?

3 Réponses à “Celui qui pousse”


  • La douleur que tu ressens laissera place à un bonheur de force égale. Soit parce que c’est fini, soit parce que tu est fière d’avoir surmontée ce travail ou encore le fait de l’avoir vécu rend ton corps plus résistant aux autres périples physique à suivre. Voici une phrase que vous pourriez vous dire une fois partie: « Veni vidi vici ». :)
    En tant que technicien en tourisme, ces trous sans arbres font des trous dans mon cœur. Tous ces arbres que vous plantez sont important. Ils aident, il respire et nous font respirer, ils jonchent la terre tel le manteau et le poumon, dans un territoire qui ne saura survivre sans. Les compagnies forestière ne pourront le couper avant plusieurs années. D’ici là, le bois pourrait ne plus être utilisé (remplacé par le plastique peut-être).
    Cela ne te donnera pas les forces nécessaires, mais dit toi ceci: je redonne à cette région, une des seules chose qui la rend belle et magnifique. Les gens qui vous payeront ne peuvent pas vous donner l’équivalent en argent en terme d’effort ou d’importance donnés pour ce travail. Seul la nature et le cœur donne un paiement égal. Les oiseaux verront cet arbre comme un bon moment de repos et de paix, peut-être même parfois un nid. Faites comme ces oiseaux feront: reposez vous et appréciez les travailleurs courageux qui rendent votre repos futur possible. VOS EFFORT NE SONT PAS EN VAIN.

  • Ha, belle-planteuse-aux-pieds-enflés-par-le-mirage-du-surplace…Wow! Belle brochette d’aventurier qu’est ce camp. Quelle belle façon de nous les présenter! Et que de belles histoires à se partager en perspective.

    Pour le travail « inhumain », ça dépend du rythme que l’on prend et du repos que l’on s’accorde.
    Pour cette tâche banale, j’oserais apporter une teinte différente: c’est pour moi, pour l’avoir aussi vécu, une tâche essentiel, au même titre que nos chers confrères et consoeurs fermiers et agriculteurs. Ce qui pourrait la rendre banale, c’est si notre terre n’en profite pas, seulement les compagnies forestières… et même là, tant mieux si ça empêche la déforestation ailleurs. Sans tous ces travailleurs, comme vous, comme eux, bien des voyageurs, comme vous, ne pourrait profiter, avec ou sans le sous, des richesses de la table des hôtes qui reçoivent et paratagent avec grand coeur. Cette tâche banale fait partie de la richesse cultivée de tout un vaste pays, sillonnée par d’innombrables travailleurs et voyageurs. Vous êtes des héros, comme ces fermiers et ces agriculteurs! De travailler ainsi la terre, c’est peut-être ce qui retient tes pas, tout en faisant enfler tes pieds… et ton désir de repartir! L’amas d’or est peut-être en effet secondaire… un bon dommage collatétral.

    Sur cette lancée, je te souhaite une bonne continuité, de l’inspiration et du repos (l’ais-je déjà souhaitée?)

    Ton-tu-sais-qui-un-peu-enflammé-qui-touve-ce-texte-excellent-et-invitant-pour-la-réflexion
    XXX

  • Chère planteuse d’arbres!
    Toi seule sait jusqu’où aller dans cette tâche
    presqu’inhumaine.Tu as besoin de tes pieds pour parcourir le monde et réaliser tes projets. Je te sais courageuse et pleine
    d’ambitions, mais inutile d’abuser d’un corps de cette façon pour quelques dollars de plus. « Nuisible », tu le dis toi-même
    pour qualifier ce travail.
    Bonne chance!
    Mich.

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