Archive mensuelle de septembre 2010

¡Vivir libre, o vivir nada!

Crédit: Fra Loisel

La seule victoire possible est de vivre à la façon d’un victorieux.

Au sud de la Floride et a l’est de la péninsule Mexicaine, bloquée entre deux eaux, émerge une vieille ile encore labourée de bruyantes luttes. Berceau d’une patrie à la fois rude et fragile, consciente de ses droits, mais consciente aussi de l’écart perdurant entre les efforts déployés et l’acquisition de ces droits, Cuba, lampion communiste fut, avant le triomphe des troupes socialistes dont faisait parti le fameux Che Guevara, tombe d’un long flot d’esclaves.

Autour d’une table du fond des bois; élevant le vin qui apporte les meilleures idées, un des planteurs se met a proposer d’intrépides plans de vacances, lesquels nous tachons d’élaborer avec empressement. Hormis le luxe d’un repos, les halures qui passent doucement sur le corps avec le temps, les jolis accents interceptés dans l’air, qu’a-t-on l’occasion d’expérimenter, aujourd’hui, sur cette terre plus qu’a demi formatée? Plus mes camarades cèdent au découragement; plus ils s’épluchent et plus mon propre enthousiasme augmente. Me voilà courant sans tête sur le campement, prête a exécuter presto la série totale des préparatifs. Me voilà billet en main, propulsée des arbres et me précipitant vers Montréal, où un avion m’attend pour l’aube.

Évidemment je pousse a bout la sainte patience de l’engin, et a deux reprises le voit décoller sans moi en son ventre.  J’observe mes nerfs s’oppresser sous un amas de nœuds. Les aéroports me sont probablement aussi insupportables que la route m’est tendre.

Et la route revient, long corridor de cendres.

N’ayant pris la peine de me fourrer davantage en poche, j’arrive sur l’ile avec trois dollars, qui constitueront tout mon budget pour la semaine. J’observe à ce propos mon premier conducteur échapper dans ses yeux une sorte d’amère inquiétude, alors que nous descendons vers Santa Clara.

Malgre ses questions persistantes et chaque fois plus précises, l’aimable habitant n’est point parvenu une seule fois, depuis le début du trajet, à m’entendre formuler une adresse, une connaissance, une ressource quelconque.. Car c’est la simple vérité: je ne possède pas le moindre  repère. Le soleil presque ridicule a force de briller, aide a rire. De tout cela.

– Mais… C’est désastreux! Pourquoi es-tu venue ici?

– Eh bien parce qu’il le fallait.

Son regard est maintenant rond et exaspèré, je crois qu’il aimerait bien me foutre une gifle à la figure.

Écoute, il dit. On m’a parlé d’une famille, dans le grand quartier, ils y ont les racines ancrées depuis fort longtemps. Ils tiennent une auberge. Vous pourriez peut-être aller les voir, et essayer de vous arranger avec eux. Moi j’ai dit bien sûr, bien sûr, parce qu’il n’y a que des bien sûr a dire lorsque sous pretexte que l’eau semble bonne on se jette a la mer en tempête, et qu’un marin ensuite nous tend une perche. Nous avons trouvé la demeure ensemble, puis je l’ai regardé, dans sa barque pleine de remerciements, devenir minuscule entre une foule étrangement dense, spécialement exaltée.

Il s’avère que les Marante, couple âgé de gaillards francs et droits, un peu brutaux, représentent la fière descendance de la première famille qui s’installa en Cuba. Ils m’ouvrent vite leur porte, on met la table, le lieutenant jambe de bois oeil de verre et traits endurcis me tend un siège, un verre de vodka, il dit tu écris: alors écoute, et je fais. Trois heures durant, j’écoute. Nous retournons en 57, marchons en rangs de la Havane a Santiago, un journaliste italien nous joint pour traduire des bribes d’espagnol à l’anglais, nous partageons un cigare dont la circonférence egale sans doute celle de mon crane, je prends des notes. Cela ainsi se déroule jusqu’au soir.

Alors dans la pénombre, le lieutenant avive quelques bougies, et me demande d’enfiler des vêtements noirs et rouges. On ouvre les volets de la villa, et les cris qui y immerge, provenant de l’extérieur, ont doublé de volume depuis le jour. On me dit, et moi je me sens du coup toute bête, que le 26 juillet, soit l’instant même, marque précisément les célébrations de la Révolution. On me munie d’une trompette, les enfants habillés de drapeau bondissent en tous sens, mugissant d’infernales cris patriotiques. A minuit tapante, l’entière population envahit les rues, et tous nous marchons, solennels, brandissant poings et voix, vers le cercueil du Che.

Nous regardons le soleil s’élever, de tonitruantes chorégraphies honorent le sol, puis Raul remplaçant Fidel vient discourir. Je le saurai plus tard, l’ainé Castro avait au nez un vilain rhume.

Cérémonies déclinant, je file hors de la ville avec l’Italien. L’abruti, calant verre sur verre, s’essaie en vain à quelques ruses. Il se charge de me monter à Varadero en me coinçant sous son aile opulente, me bombardant d’inutiles directives dans une langue rapide, pour la seule jouissance de m’observer obéir. Altercation entre deux cars, tiens soudain je parle espagnol, l’instinct étrangement enfile les mots lorsque pour demeurer entier il le faut, le coquin se retourne vers son rhum et s’y concentre. Nous atteignons au soir un irritant décor, celui des touristes qui s’affolent sur le pays sans s’y enfoncer. Épuisée des difficiles conversations, je m’éloigne vers la plage immense, rendue quasi deserte par l’heure tardive. L’eau m’avale, bleue, brulante.

Je retourne plus tard vers l’hôtel par Monsieur réservée, cogne à la chambre. Celui-ci ouvre et s’étend nu sur son lit. Je rassemble mes effets.

– Tu ne peux pas partir: tu n’as pas d’argent!

Oh, ne vous inquiétez pas, l’argent n’a jamais été un facteur déterminant dans ma prise d’actions. J’ai des pieds et un certain respect a l’égard du reste, c’est bien suffisant pour me faire immédiatement prendre la porte. […] Rendez-moi plutôt les quatre couteaux qui manquent a mon sac, ce sont des souvenirs d’Alaska.

Le coquin nie le vol et me fait le menacer d’une autre lame, gardée sur moi, pour qu’il cède au ridicule de sa propre situation. Je boucle tout, sors, et couvre dans la nuit, à la marche, la distance nécessaire pour sortir des limites de la ville.

Suivent les campagnes. Avec différents chauffeurs je me rends dans l’Ouest de l’ile, plus rustique et montagneux. A Pinal Del Rio, j’aborde un vieux paysan, dos courbe yeux giflés par l’éclat répétitif du zénith, je lui propose de travailler sur sa ferme en échange d’un repas, je resterai la jusqu’au lendemain matin. Poursuivant vers le nord je rencontre un gentilhomme dont je ferai le portrait, et qui m’assurera quelques provisions.

L’océan dans lequel se baignent avec désinvolture les jeunes cubains, n’a pas l’attrait des interminables plages blanches. Le fond marin tapisse sous mes pieds une succession de coraux tranchants, que des morceaux de verre, avec la poussée des vagues, tranquillement caresse. Les paupières gênées par le sel, je nage au large et percute un autre baigneur, qui retire un masque pour m’essouffler quelques mots.

Le métier du type, Carlos, consiste a créer des bijoux a partir de peaux de tortues.

Une fois décédé, l’animal laisse au bas des mers sa rigide carapace, de laquelle se détachent en feuilles distinctes de fines particules dorées, mouchetées d’ombres lugubres. Il est convenu que, malgré que l’État ne l’autorise point, sa famille et lui m’hébergeront pour le soir, si d’abord j’enfile un équipement de plongée, grimpe sur l’étroit bateau et les aide a aller recueillir l’onirique matériel, ce que je me fais une joie d’exécuter sur le champ. Les feuilles s’accumulent, les poissons tournoient en mille teintes fugaces, l’échange est juge équitable, et tous nous séchons cela par un sommeil sans menaces.

Fin du séjour, des mois défilent en une seule semaine. Je marche en banlieue de la Havane, il fait plus de 50*C, mon sac s’alourdit au fil des heures. Des cadavres de cabots, rongés par les mites, gisent en travers des allées, et les gens qui n’ont pas d’eau a offrir font leur passage sans se détourner. Ma peau crépite, je m’écoule de moi-même. Je rêve du café qui est si bon et si fort, je m’écroulerai à côte des chiens si je n’en déniche nul part.

Et voilà qu’en mirage se dresse un château. Grillage d’ébène, angelos de marbre, jardin fraichement tenu dans lequel de sombres et rachitiques personnages circulent, fument et discutent. Yeux ébahis qui se posent sur un écriteau en biais:  » CAFE MADRID « . Un majordome bien mit s’approche et me demande, courtois, d’ou je viens, ce que je desire. J’ébauche mon bref parcours, dis mon envie de café, d’un simple coin pour écrire. Le gérant vient, ils opposent a mon manque de fonds mon incontestable besoin d’entretenir des forces, déclarent qu’il me faut aussi pour travailler de la concentration, et de ce pas m’entrainent dans l’impressionnante construction. Ils m’installent dans la salle a manger ou l’on reçoit habituellement les gens d’importance, ayant visiblement un trou a l’horaire.  » C’est chez vous pour aujourd’hui « .. La pièce est somptueuse, décorée avec élégance, munie d’un balcon ou, a hauteur des palmiers, je peux a mon aise contempler la marée venir, les passants aller. On me fait déguster, dans le trône d’une pièce adjacente, un excellent vin d’Espagne, avant que le cuisinier en personne et son aimable suite montent un exquis repas. Premier souhait exaucé, le cafe coule a volonté. […] J’en viens sérieusement a me demander ce que j’ai bien pu faire pour mériter tant de joies.

Les circonstances en réservaient plus encore. Il s’adonne qu’un des serveurs avec qui je partage de grands pans de conversation, se trouve a être une connaissance, sinon amicale, du moins de longue date, de cet illustre Fidel Castro.  » Justement, il y a demain un Garden Party où il sera.. Vous devriez venir, nous en serions tous contents. » Alors j’y vais. Assise dans une chaise, a l’ombre, à coté du dictateur, je songe que les ironies du sort me sont sympathiques. Nous buvons un jus  de fruits, c’est tout ce que ses 84 ans peuvent absorber. Il me fait part de son rhume, me met une main sur l’épaule:  » tu sais, il y a toujours des combats a mener. »

J’emporte minutieusement les paroles presque crachées, repasse le vif; le gris des yeux, réduite par la rencontre a un murmure de perplexités. L’air aussi hébéte devant l’aéroport, je m’assois sur le sol, sous la nuit, et, attendant l’avion que je ne manquerai pas, ingère d’un trait un des énormes cigares que m’avait offert le lieutenant.