Archive pour la Catégorie 'Le grand départ'

Testament de chroniqueuse ou ode à ce que pourrait être l’aventure

Crédit : Fra Loisel

Le Voyage est. – Une certaine définition que l’on arrive a formuler qu’aux toutes fins du périple.

Et puisqu’il n’y a pas d’ultime voyage mais que des voyages, on ne formule jamais rien – on avance.

Les plantations ont repris leur cours. Dans la terre j’ai enfonce ce que je pouvais tenir d’arbres; ce que je pouvais oser de racines. Par manque d’envie de posséder de l’argent, par incompréhension de ce que pourrait apporter à mes fins son utilisation, j’ai échafaudé quelques plans financiers. Le but étant de ressentir le passage de l’énergie qu’est le capital monétaire, en réalisant un acte qui réjouisse le large nombre d’individus. Une joie répandue ne donne-t-elle pas lieu à plus riche émoi?

J’en vins à opter pour la distribution participative: lors de ma traversée de l’Amérique, je m’arrêterai par quelques centres, la cible s’élevant principalement aux institutions dites éducatives,  afin d’échanger avec divers enseignants, et de parmi eux trouver. Ceux qui portent des projets; embryons d’idées, mais manquent de fonds pour les concrétiser. Si confiance est, don devient.

Puisque le contenu des généreuses petites enveloppes se rend rarement à bon port, j’aurai de ce fait, sinon l’assurance d’avoir apposé juste choix, du moins le privilège de m’être tenue face a face avec la possibilité. Eux en retirent un léger coup de pouce énergétique, quant à moi, le soulagement d’être lestée d’un piège astreignant.

Cela dit, je ne prévois pour mes parts personnelles que le plus ridicule budget permis. J’inventerai en cours de route, les moyens de me nourrir, de dormir et, ultimement, d’avancer.

La plus lucide parole qu’il m’eut été donné de lire était que  » ce ne serait pas dans les livres que je trouverais la vie« ..  [ Entendant « livres », je viserai surtout les manuels d’éducation, les tables de règles, les comment réussir sa vie en tous genres… La fiction demeurant probablement ce qui se rapproche le plus du réel.

Je crois qu’il y a un moment ou il faut se détacher des lignes directrices. Comme il y en a certainement un ou il faut faire de sa vie le roman qu’on voudrait lire. Écrire.

Je me situe en ce mois de septembre à New York, États-Unis, planète Terre, et en processus de détachement. La rédaction – plus ou moins – régulière de chroniques fut certes une pratique enrichissante, que je me sens pourtant contrainte de laisser derrière, avec bien d’autres choses. Projeter en un réseau fixe des nouvelles de ses pas perdus est un efficace moyen d’entrecouper le voyage, de trancher son essence, trouvant a s’extirper de l’affaire pour sans cesse la dévoiler. C’est un moyen, en fait, de se préserver de tout égarement. […] Et qu’il me faut, on le comprendra, immédiatement retirer de ma démarche, si je souhaite honnêtement m’engager dans quoi que ce soit. […]

Je me situe entre mon sac, qui a considérablement diminué de volume, et ma théière. Je sors du train qui me fit passer la frontière, et me répand sous cette ville énorme, qui ressemble a toutes les villes; qui contient a peu près ce que contiennent toutes les villes, mais qui n’est pas la mienne, et o je ne suis personne, glissant seulement sur sa parois comme sur un linge familier, n’empruntant d’elle pas davantage que ce qu’elle peut capter de moi.

Au matin je me mets en route vers le Texas. Je tergiverserai entre déserts, forêts, le dédale des États, et je retournerai dans l’Ouest; précisément ou j’ai laissé en impasse la vieille harpie aventure, qui pige entre les hommes des corbeaux, et dont je me suis volontaire portée en proie. De la je trouverai une bicyclette, descendrai jusqu’au Chili par la cote pacifique. J’atteindrai l’Antarctique, et son Pôle sud. Ressortirai de l’autre cote du silence pour naviguer l’Océanie, et tout l’Extrême Orient, avant de poser mes pas en sol Sibérien. Et ceux-ci reprendront, changes, comme tout recommence, et rien ne reste pareil. Asie, Afrique, conclusion en Europe, si conclusion est chose possible. J’irai, idée par dessus idée, au fil des rencontres et comme je le peux, jusqu’au bout du monde, découvrir qu’il n’y en a pas. Palper d’une main propre comme la terre est ronde et comme ses visages tournent.

Je ne me situe nul part plus haut qu’ici, en exorde d’une expérience assez comme une autre, mais que je choisis de pleinement m’approprier. Afin de seulement la partager mieux.

Plus tard. […]

« Viendras-tu avec nous, viendras-tu avec nous, étranger

Ou resteras-tu au sol, resteras-tu au sol, habitué?

Et puis un jour nous l’apercevrons la terre promise

Il faudra faire attention en accostant

Plusieurs se jetteront à l’eau et se noieront

Il y aura les marais, les sables mouvants

Il faudra être patient, trouver l’estuaire du fleuve

Au-delà de la mer il existe un pays aussi beau que le paradis

Où vivent des peuples aussi doux que la folie

Alors en arrivant, il faudra peut-être tuer les soldats

Et sûrement le commandant et cet imbécile de missionnaire

Enfin il faudra tuer tous ceux qui croient au roi

Il faudra ensuite couler le navire et ne plus jamais revenir… »

– Eh pis, dites donc, m’sieur: vous l’avez trouve vot’ paradis?

– Bah… Si on veut, oui.

Le petit écarquille les yeux, gigantesques.

–  Mais alors racontez, tout de même!

–  Qu’est-ce que vous y avez vu, dans c’trou?

Le vieux, lui, se gratte le menton.

–  C’est rien de plus que le potentiel de chaque instant, p’tit…

C’est juste… le potentiel…

Et il perdit le langage.

¡Vivir libre, o vivir nada!

Crédit: Fra Loisel

La seule victoire possible est de vivre à la façon d’un victorieux.

Au sud de la Floride et a l’est de la péninsule Mexicaine, bloquée entre deux eaux, émerge une vieille ile encore labourée de bruyantes luttes. Berceau d’une patrie à la fois rude et fragile, consciente de ses droits, mais consciente aussi de l’écart perdurant entre les efforts déployés et l’acquisition de ces droits, Cuba, lampion communiste fut, avant le triomphe des troupes socialistes dont faisait parti le fameux Che Guevara, tombe d’un long flot d’esclaves.

Autour d’une table du fond des bois; élevant le vin qui apporte les meilleures idées, un des planteurs se met a proposer d’intrépides plans de vacances, lesquels nous tachons d’élaborer avec empressement. Hormis le luxe d’un repos, les halures qui passent doucement sur le corps avec le temps, les jolis accents interceptés dans l’air, qu’a-t-on l’occasion d’expérimenter, aujourd’hui, sur cette terre plus qu’a demi formatée? Plus mes camarades cèdent au découragement; plus ils s’épluchent et plus mon propre enthousiasme augmente. Me voilà courant sans tête sur le campement, prête a exécuter presto la série totale des préparatifs. Me voilà billet en main, propulsée des arbres et me précipitant vers Montréal, où un avion m’attend pour l’aube.

Évidemment je pousse a bout la sainte patience de l’engin, et a deux reprises le voit décoller sans moi en son ventre.  J’observe mes nerfs s’oppresser sous un amas de nœuds. Les aéroports me sont probablement aussi insupportables que la route m’est tendre.

Et la route revient, long corridor de cendres.

N’ayant pris la peine de me fourrer davantage en poche, j’arrive sur l’ile avec trois dollars, qui constitueront tout mon budget pour la semaine. J’observe à ce propos mon premier conducteur échapper dans ses yeux une sorte d’amère inquiétude, alors que nous descendons vers Santa Clara.

Malgre ses questions persistantes et chaque fois plus précises, l’aimable habitant n’est point parvenu une seule fois, depuis le début du trajet, à m’entendre formuler une adresse, une connaissance, une ressource quelconque.. Car c’est la simple vérité: je ne possède pas le moindre  repère. Le soleil presque ridicule a force de briller, aide a rire. De tout cela.

– Mais… C’est désastreux! Pourquoi es-tu venue ici?

– Eh bien parce qu’il le fallait.

Son regard est maintenant rond et exaspèré, je crois qu’il aimerait bien me foutre une gifle à la figure.

Écoute, il dit. On m’a parlé d’une famille, dans le grand quartier, ils y ont les racines ancrées depuis fort longtemps. Ils tiennent une auberge. Vous pourriez peut-être aller les voir, et essayer de vous arranger avec eux. Moi j’ai dit bien sûr, bien sûr, parce qu’il n’y a que des bien sûr a dire lorsque sous pretexte que l’eau semble bonne on se jette a la mer en tempête, et qu’un marin ensuite nous tend une perche. Nous avons trouvé la demeure ensemble, puis je l’ai regardé, dans sa barque pleine de remerciements, devenir minuscule entre une foule étrangement dense, spécialement exaltée.

Il s’avère que les Marante, couple âgé de gaillards francs et droits, un peu brutaux, représentent la fière descendance de la première famille qui s’installa en Cuba. Ils m’ouvrent vite leur porte, on met la table, le lieutenant jambe de bois oeil de verre et traits endurcis me tend un siège, un verre de vodka, il dit tu écris: alors écoute, et je fais. Trois heures durant, j’écoute. Nous retournons en 57, marchons en rangs de la Havane a Santiago, un journaliste italien nous joint pour traduire des bribes d’espagnol à l’anglais, nous partageons un cigare dont la circonférence egale sans doute celle de mon crane, je prends des notes. Cela ainsi se déroule jusqu’au soir.

Alors dans la pénombre, le lieutenant avive quelques bougies, et me demande d’enfiler des vêtements noirs et rouges. On ouvre les volets de la villa, et les cris qui y immerge, provenant de l’extérieur, ont doublé de volume depuis le jour. On me dit, et moi je me sens du coup toute bête, que le 26 juillet, soit l’instant même, marque précisément les célébrations de la Révolution. On me munie d’une trompette, les enfants habillés de drapeau bondissent en tous sens, mugissant d’infernales cris patriotiques. A minuit tapante, l’entière population envahit les rues, et tous nous marchons, solennels, brandissant poings et voix, vers le cercueil du Che.

Nous regardons le soleil s’élever, de tonitruantes chorégraphies honorent le sol, puis Raul remplaçant Fidel vient discourir. Je le saurai plus tard, l’ainé Castro avait au nez un vilain rhume.

Cérémonies déclinant, je file hors de la ville avec l’Italien. L’abruti, calant verre sur verre, s’essaie en vain à quelques ruses. Il se charge de me monter à Varadero en me coinçant sous son aile opulente, me bombardant d’inutiles directives dans une langue rapide, pour la seule jouissance de m’observer obéir. Altercation entre deux cars, tiens soudain je parle espagnol, l’instinct étrangement enfile les mots lorsque pour demeurer entier il le faut, le coquin se retourne vers son rhum et s’y concentre. Nous atteignons au soir un irritant décor, celui des touristes qui s’affolent sur le pays sans s’y enfoncer. Épuisée des difficiles conversations, je m’éloigne vers la plage immense, rendue quasi deserte par l’heure tardive. L’eau m’avale, bleue, brulante.

Je retourne plus tard vers l’hôtel par Monsieur réservée, cogne à la chambre. Celui-ci ouvre et s’étend nu sur son lit. Je rassemble mes effets.

– Tu ne peux pas partir: tu n’as pas d’argent!

Oh, ne vous inquiétez pas, l’argent n’a jamais été un facteur déterminant dans ma prise d’actions. J’ai des pieds et un certain respect a l’égard du reste, c’est bien suffisant pour me faire immédiatement prendre la porte. […] Rendez-moi plutôt les quatre couteaux qui manquent a mon sac, ce sont des souvenirs d’Alaska.

Le coquin nie le vol et me fait le menacer d’une autre lame, gardée sur moi, pour qu’il cède au ridicule de sa propre situation. Je boucle tout, sors, et couvre dans la nuit, à la marche, la distance nécessaire pour sortir des limites de la ville.

Suivent les campagnes. Avec différents chauffeurs je me rends dans l’Ouest de l’ile, plus rustique et montagneux. A Pinal Del Rio, j’aborde un vieux paysan, dos courbe yeux giflés par l’éclat répétitif du zénith, je lui propose de travailler sur sa ferme en échange d’un repas, je resterai la jusqu’au lendemain matin. Poursuivant vers le nord je rencontre un gentilhomme dont je ferai le portrait, et qui m’assurera quelques provisions.

L’océan dans lequel se baignent avec désinvolture les jeunes cubains, n’a pas l’attrait des interminables plages blanches. Le fond marin tapisse sous mes pieds une succession de coraux tranchants, que des morceaux de verre, avec la poussée des vagues, tranquillement caresse. Les paupières gênées par le sel, je nage au large et percute un autre baigneur, qui retire un masque pour m’essouffler quelques mots.

Le métier du type, Carlos, consiste a créer des bijoux a partir de peaux de tortues.

Une fois décédé, l’animal laisse au bas des mers sa rigide carapace, de laquelle se détachent en feuilles distinctes de fines particules dorées, mouchetées d’ombres lugubres. Il est convenu que, malgré que l’État ne l’autorise point, sa famille et lui m’hébergeront pour le soir, si d’abord j’enfile un équipement de plongée, grimpe sur l’étroit bateau et les aide a aller recueillir l’onirique matériel, ce que je me fais une joie d’exécuter sur le champ. Les feuilles s’accumulent, les poissons tournoient en mille teintes fugaces, l’échange est juge équitable, et tous nous séchons cela par un sommeil sans menaces.

Fin du séjour, des mois défilent en une seule semaine. Je marche en banlieue de la Havane, il fait plus de 50*C, mon sac s’alourdit au fil des heures. Des cadavres de cabots, rongés par les mites, gisent en travers des allées, et les gens qui n’ont pas d’eau a offrir font leur passage sans se détourner. Ma peau crépite, je m’écoule de moi-même. Je rêve du café qui est si bon et si fort, je m’écroulerai à côte des chiens si je n’en déniche nul part.

Et voilà qu’en mirage se dresse un château. Grillage d’ébène, angelos de marbre, jardin fraichement tenu dans lequel de sombres et rachitiques personnages circulent, fument et discutent. Yeux ébahis qui se posent sur un écriteau en biais:  » CAFE MADRID « . Un majordome bien mit s’approche et me demande, courtois, d’ou je viens, ce que je desire. J’ébauche mon bref parcours, dis mon envie de café, d’un simple coin pour écrire. Le gérant vient, ils opposent a mon manque de fonds mon incontestable besoin d’entretenir des forces, déclarent qu’il me faut aussi pour travailler de la concentration, et de ce pas m’entrainent dans l’impressionnante construction. Ils m’installent dans la salle a manger ou l’on reçoit habituellement les gens d’importance, ayant visiblement un trou a l’horaire.  » C’est chez vous pour aujourd’hui « .. La pièce est somptueuse, décorée avec élégance, munie d’un balcon ou, a hauteur des palmiers, je peux a mon aise contempler la marée venir, les passants aller. On me fait déguster, dans le trône d’une pièce adjacente, un excellent vin d’Espagne, avant que le cuisinier en personne et son aimable suite montent un exquis repas. Premier souhait exaucé, le cafe coule a volonté. […] J’en viens sérieusement a me demander ce que j’ai bien pu faire pour mériter tant de joies.

Les circonstances en réservaient plus encore. Il s’adonne qu’un des serveurs avec qui je partage de grands pans de conversation, se trouve a être une connaissance, sinon amicale, du moins de longue date, de cet illustre Fidel Castro.  » Justement, il y a demain un Garden Party où il sera.. Vous devriez venir, nous en serions tous contents. » Alors j’y vais. Assise dans une chaise, a l’ombre, à coté du dictateur, je songe que les ironies du sort me sont sympathiques. Nous buvons un jus  de fruits, c’est tout ce que ses 84 ans peuvent absorber. Il me fait part de son rhume, me met une main sur l’épaule:  » tu sais, il y a toujours des combats a mener. »

J’emporte minutieusement les paroles presque crachées, repasse le vif; le gris des yeux, réduite par la rencontre a un murmure de perplexités. L’air aussi hébéte devant l’aéroport, je m’assois sur le sol, sous la nuit, et, attendant l’avion que je ne manquerai pas, ingère d’un trait un des énormes cigares que m’avait offert le lieutenant.

Celui qui pousse

 

La terre est sèche, le sol n’avale pas mes arbres,

et je m’en contrefiche.

Je vais imposer la vie avec cette main d’acier

qui demeure le seul pion sur lequel j’exerce un peu de pouvoir.

 

                D’un coin décimé de la forêt québécoise se dressent des campements rustiques et épurés, dans lesquels une cinquantaine de planteurs prennent un peu de repos avant de se relancer sur les champs. L’énergie dans le corps arrive en masse et en disparaît aussi brutalement, il faut s’allouer un traitement sévère et optimal pour tenir ce rythme de labeur archaïque, verser dans le sol de graines qui ne suffiront jamais à remplir ces énormes  cratères fauchés qui creusent le nord, de l’Abitibi-Témiscamingue aux dernières réserves amérindiennes. Ils se lèvent à trois heures, déboulent sur les terrains vers cinq, déjà sales. Ils endurent les muscles endoloris, les insectes avares, et le souffle tranché jusqu’à la fin des chaleurs, pour remplir ces poches qui si vite s’assèchent.

                Plusieurs adoptent cet emploi comme on s’incline vers le sable pou recevoir un bref coup de masse sur la tête. Ils acceptent de fournir une démesure d’efforts pour la période plus ou moins prolongée d’une saison, y concentrant toute l’ardeur humainement contenue pour dès l’automne se mériter ou alors une session d’étude, ou alors une pleine liberté de mouvement. Nombre d’entre eux consacrent ce temps à leurs divers projets personnels, s’exerçant à la peinture, photographie, bouclant d’épars montages cinématographiques, ou encore, voyageant. Martin, après trois années à pédaler le monde à l’horizontal, abattant toute la Russie sub-arctique, en a passé neuf à rédiger son périple. Il vient de fonder Les Bourlingueurs pour se publier de façon autodidacte; maison qui éditera également un autre planteur épris de vagabondage sévère, Alexis. Une première fois en solitaire, une seconde avec sa copine, celui-ci a marché la Chine. Stéphane plonge au creux des mers, majoritairement au nord de l’Australie… La précédente année fut investie en eaux japonaises. Philippe répand alternativement son portugais en terres sud-américaines et européennes, où il aime à s’installer et enfiler des perles de mois. Vincent s’est injecté dans les veines le noir sang de l’Inde, Christian s’est livré l’âme aux somptueuses danses Thaïlandaises. Tous se retrouvent à effréner leur circuit à l’orée du bois, observant hébétés, au bout des lilliputiens feuillus, l’entrelacement des racines qu’ils n’auront comme jamais.

                Je fais partie d’eux, me tenant sur les rangs avec ma pelle et mon envie de déjà repartir.

                C’est que je contemple cet amas d’or qui s’empile. Et qu’il m’apparaît tout à fait ridicule de croire qu’il puisse être nécessaire à la poursuite de mon périple. Car plus gravement que de le juger inutile, je le déclare nuisible : en voyageant sans capital monétaire, on est amené à puiser dans toutes nos ressources pour inventer de nouveaux moyens non seulement de survivre, mais aussi d’avancer. En voyageant avec, les facilités se montrent largement disponibles, l’effort est moindre, la zone de confort n’est pas suffisamment transcendée pour qu’opère un réel séisme.

–          Donc tu cherches à te donner du trouble?

–          Pas exactement. Je cherche à savoir comment vais-je bien parvenir à sortir du trouble.

–          Et s’il te garde?

–          Qu’il en soit ainsi. Du moins, je m’y serai confronté.

Bien sûr, on fournit une quantité considérable d’efforts dans l’optique où, avant de

partir, on se place la fougue dans un emploi pour enfin gagner la fameuse somme… Mais que veux-je davantage développer? La débrouillardise, l’imagination, ou ma capacité à m’incruster dans un cadre et exécuter à répétition une tâche banale?

                Pour l’instant, je me lève avant l’aube, je grimpe dans les mêmes camionnettes qui mènent à de semblables terrains, et jusqu’à épuisement, je plante des arbres. Je me dis qu’arriver à comprendre ce qui m’empêche de rester en place peu également être matière à un intéressant travail réflectif.

                Jusqu’à quelles proportions mes pieds enfleront-ils avant de défoncer les bottes?

Kamloops et avalanches diverses

À peine émergée des plaines cotonneuses du mont Currie, sur lesquelles des bandeaux de brume encerclaient des arbres vermeils, un homme s’arrête sur la coulée et m’ouvre sa porte. Je m’assois quelque part entre les skis, les raquettes et les cartes géographiques, et nous entamons côte à côte la traversée de ces monstrueux pics qui strient le panorama et s’obscurcissent. Avant d’atteindre Lillooet, qui nous accueille au creux d’une vallée avec ses rares constructions et son air de fille des blés, nous complétons une route à la carrure particulièrement sauvage, qui allonge sa fine taille entre une falaise aux rocs tremblants et les splendeurs émeraude du lac Seton. Franchissant Kamloops au crépuscule,  nous nous attablons pieds nus chez les Japonais, avant de filer à l’hôtel, où deux énormes lits soulèvent leurs chaudes couvertures. Tout ce confort me sort par les yeux. Le gentilhomme, dont le nom est Tremblay mais qui ne parle pas un traître mot de français, hausse des épaules souriantes devant ma stupeur. « Money goes, money comes… Si ta main est abondante, sois généreux comme le dattier; si elle n’a rien à donner, soit un azad, ou homme libre, comme le cyprès. » Je remercie, mais conserve un problème avec cette phrase : l’argent en tant que tel n’est qu’une des nombreuses monnaies de ce monde. On n’a jamais « rien » à donner.

Kamloops est la ville la plus chaude du Canada, remplie de quelque 350 différents lacs, et d’une affluence éternellement jeune coiffée d’allures chevaleresques. Je passe les premiers jours chez un de ces cowboys, rencontré autour d’une tasse de café. Dans un élan de gentillesse, qui ne tarde naturellement pas à se dégonfler, il me tend son trousseau de clés et me confie son appartement, alors qu’il s’absente pour aller travailler à Vancouver. C’est seulement à son retour tracassé; au pas de la porte sur lequel il se ronge les doigts et admet n’être point parvenu à dormir, que je prend compte des guitares cachées, des armoires cadenassées, de la surveillance du voisin et, surtout, de notre immense erreur commune. Soudain très mal à l’aise, je me rappelle que ce n’est effectivement pas tous les jours qu’on remet tous nos biens entre des mains étrangères; qu’on héberge dans son nid un jeune oiseau aux plumes farfelues. C’est que de mon côté, l’extraordinaire commence à se faire coutumier… Pourtant, la magie prend fin à la seconde où je décèle une graine de contrainte; de malaise refoulé chez mon hôte : je suis là, sans que rien ne m’oblige à rester, dans le seul but du partage. Non du soutirement. C’est donc la main pleine d’excuses et de remerciements, malgré ses invitations polies à demeurer encore, que je passe au midi le cadre de ce regrettable malentendu.

Bondissant d’entre deux eaux, les monts Peter et Paul me présentent leur visage brun et granuleux, un énorme signe de paix étampé sur la joue. Je n’ai absolument rien de mieux à faire que de grimper à la racine des cheveux. Cela dit, je me rends aux premiers éboulis, j’enjambe une de ces barrières qui sont faites pour être enjambées, j’égare mon souffle sur une abrupte ascension et je retrouve le clair de mes pensées au sommet d’un barbouillis d’épines, reposant sous un soleil de plomb.

Une descente aussi exigeante que la montée me confirme l’intérêt de la réserve Kéwku Cucwell, qui me présente finalement son office, avant de me conduire au village.

Cherchant un endroit où passer la nuit, je suis mon instinct à l’aveuglette, qui s’en va fouiner dans les couleurs éclatantes d’un discret café, le Grinder’s. Foulards, perles, amples jupes et questions se retournent sur mes sacs. On m’introduit à une table. La conversation s’envole.

Kéwku Cucwell Park (réserve amérindienne)
Sagebrush Trail, Kamloops, BC

 

Grinder’s Organic Coffee Bar
705 Victoria Street
, Kamloops, BC
(250) 828-6155

À la recherche du Paradis perdu

« Viendras-tu avec nous, Étranger?
Ou resteras-tu au sol, Habitué? »  – Jean Leloup

Il y a de grands projets qui peuvent naître d’une toute petite idée. Au hasard d’un soir silencieux, d’un jour particulièrement lumineux, on se dit : tiens, je bouge.

À ce moment là on a encore deux choix. Soit on se résonne, soit on persévère.

J’ai choisi non seulement de laisser se dérouler le fil d’une envie, et d’accueillir le résultat, mais aussi de le lancer jusqu’à vous. Afin que nous vivions, tous, ce face-à-face inimaginable et pourtant solide qui s’annonce au bout de l’élan. Un tour du monde.

Cinq continents, cinq années. Trottinage élargi en direction des quatre points de la rose des vents. Et comme on mange un éléphant à la cuillère, cinq étapes.

1 : Traversée du pays d’origine – Remontée de l’Ouest canadien jusqu’en Alaska.

2 : Descente des Amériques à vélo

3 : De l’Océanie à l’Asie – Parcours oriental

4 : Exploration de l’Afrique

5 : Tourbillon européen

Ce blogue tiendra lieu, si nous voulons, autant de carnet de bord que de cahier d’exercices scolaires… On me remet, comme manuel d’instructions, rien de moins que le monde entier.

Vous suivrez sur ces pages le fruit d’une recherche.

Celle de la débrouillardise : comment voyager à coûts minimes, ou comment faire beaucoup avec peu?

Celle, évidemment, des expériences à ne pas manquer, des paysages inoubliables, des organismes bien articulés et des attraits de chaque endroit…

Mais je vous raconterai également ce qu’on ne recherche jamais : les rencontres.

Globalement, cela constitue la quête du Paradis perdu.

À mon avis, un Paradis complet n’est pas qu’un monde merveilleux; encore moins une échappatoire à notre propre situation. Il s’agit du pire comme du meilleur, l’un se nourrissant de l’autre pour constituer, finalement, l’Inconnu. C’est cette aptitude à se lancer dans le nouveau que je veux développer. Cette capacité à changer notre angle de vision; à capter le sensible, afin de se laisser, peu à peu, transformer par l’imperceptible. Le Paradis est une façon de vivre notre propre existence, et qu’il nous appartient de trouver.

Pour être honnête, ce que vous déroulerez sur ces pages, c’est cette petite chasse au trésor qui nous habite tous.