
Migrer : action créative visant à travailler les êtres en creux.
Il n’existe pas de migration sans mouvement, sans départ, sans séparation.
Les nuits du parc observent rapidement la température chuter. Étroitement enveloppé dans une superposition de différentes couvertures, mon corps investit la totalité de son énergie à réchauffer mes membres. Les extrémités durcissent et se frottent frénétiquement les unes contre les autres, des frémissements réguliers agitent le fœtus que persiste à former ma silhouette. Je passe un drap par-dessus ma tête et scelle toutes les ouvertures, en ne laissant passer l’air glacial que par un mince faisceau. Jusqu’au matin je souffle dans mon blindage de longues bouffées. Et par cette minutieuse réserve de chaleur, un petit peu de sommeil parvient à me traverser.
J’atteins Fairbanks dans la journée, hissée par une bande d’étudiants. Ceux-ci trouvent à peine le temps de m’introduire en classe de physique, et de me montrer leur musée, que je leur annonce mon bond prochain.
« Je vais à Prudhoe Bay.
– On ne peut pas.
– Je vais à Prudhoe Bay. »
Deuxième point le plus au nord de l’Alaska, ma destination conclut la seule route perçant l’immense terre de glace, et enregistre des records creusant les 60 au-dessous de zéro. Je complète les 10 heures de route nécessaires dans le corpulent camion d’un vieil homme, franchissant laborieusement le fleuve Yukon puis le cercle arctique, sur des pierres grossièrement jointes qui exigent toutes les prudences. L’accès du tronçon final n’étant pas autorisé au public, le conducteur freine dans le village précédent et soulève un épais matelas gisant dans la boîte. Je passe donc la frontière sous un matelas brutal, compressée par la secousse de chaque roue, puis émerge en douce sur la pointe du continent, dissimulée par un brouillard de cristaux frivoles, furtifs. Le camion démarre, me coinçant quelque part entre le baiser des horizons, dans une prodigieuse impasse où le son manifestement a oublié ses charges. Sur le revers des transparences, je commence à me mouvoir. Je cherche à tâtons la finale limite, longeant l’abîme et sa double clarté. Les blancheurs suprêmes gonflent l’ombre d’un tremblant espoir, et laissent paraître sur leurs tourbillons pointus l’empreinte d’un seul pied. Cette trace qui apprend à se taire.
Je porte sur mon front la moitié d’une crainte. Car alors que je crois planer, je perçois soudain la fracture d’un sol, par laquelle se mettent à glisser toutes mes réflexions… Les cristaux se dissipent et le pôle se déroule, interminable. L’océan éclate par les fissures de la banquise, qui encore mais misérablement soutient le poids des ours. À minuit, au bord de leur fourrure survivante, j’observe de loin les spectacles exaltés d’une palette qui m’était jusqu’ici demeurée inconnue. J’observe un jaune poussiéreux griffonner sur le pourpre étalé, et une lagune de rose se déverser lentement sur la candeur mêlée des bleus. Une volute d’extase triomphe le long de mon épine dorsale. Je suis sous le choc d’une épouvantable beauté.
Dans le cours littéraire de mes dernières années, je tombai de manière fortuite sur le récit d’un aventurier d’Alaska; un type qui décida de marcher les 800 miles établissant le fameux pipeline. Cette ligne, qui révolutionna littéralement les possibilités de travail, conduit le gaz à travers l’État entier, depuis Prudhoe Bay jusqu’à Valdez. Je plonge donc, cette fois vers le sud, et ne m’arrêterai qu’à deux reprises avant de fracasser les rives de Valdez.
La première en pleine nuit, alors que le chauffeur de retour nous fige dans la tranchée. « Fais ce que tu veux, il dit. Moi je dors. » Et de se mettre à ronfler. Il s’avère que j’avais à ce moment-là l’envie de quitter mon siège, de prendre plus loin une branche s’enfonçant dans la forêt, d’y marcher jusqu’à trouver refuge, de bâtir un feu et de roupiller autour des flammes. Je m’arrêtai enfin une seconde fois autour de la base militaire de Fort Greely, lorsqu’un passage du dit bouquin se matérialisa sous mes yeux… Celui rapportant un certain Schultz, chasseur nomade éperdu de sa contrée s’étant construit une cabane sur le bord du tuyau : « Je suis monté ici à quinze ans, sur le pouce avec mon frère. Et je n’ai plus été capable de repartir : elle m’a capturé, la sauvage… » Je songeai à ses paroles jusqu’au mile 0, sentant à chaque mètre comme des crochets me perforer la peau, toujours un peu plus profonds.
University of Alaska Museum
907 Yukon Drive, Fairbanks, Alaska
(907) 474-7505





Fra Loisel est une jeune fille de dix-sept ans originaire de Québec, menée depuis toujours par un puissant besoin d’écrire, et la soif des découvertes. Elle a choisi d’échanger ses études collégiales contre un autre mode d’instruction, qu’elle s’octroiera à coup de routes et de rencontres autour du monde pendant les cinq années à venir.